Expulsion oblige, deuxième départ parisien pour mon tour de la Méditerranée, en mettant le cap cette fois sur la Tunisie, pour des retrouvailles 5 ans après la première découverte.

Pas simple de faire un tour de la Méditerranée en prenant le moins possible l’avion, avec toutes ces frontières fermées. Pour aller en Tunisie, du Maroc, je savais que la tâche serait complexe, avec ce grand voisin algérien à la frontière fermée qu’il me fallait bien devoir contourner.

Tunisie, épisode 1 (Juillet – Novembre 2015)

Épisode précédent :
457 jours au Maroc, entre paradoxes, surprises et « 7noucha » (avril 2014 – juillet 2015)

9 juillet 2015

Finalement l’expulsion marocaine aurait presque permis de résoudre une partie du problème, si ce n’était la malhonnêteté policière. Expulsé du Maroc directement à Paris, avec la promesse des autorités que je n’y étais pas interdit de territoire, je tentais donc d’y revenir par bateau depuis Algeciras, au sud de l’Espagne. Je découvrais à bord que les policiers avaient menti, et qu’il me fallait donc débarquer là d’où je venais, laissant ainsi derrière moi mon appartement, mes affaires, et, last but not least, ma chère et tendre, Ghita. Car oui, tout voyage apportant son lot de bonnes et de mauvaises surprises, je quittais le Maroc en ayant une promise, mais affublé en même temps d’étonnant statut de pestiféré officiel m’interdisant d’aller la revoir.

Le site Le Desk, qui me promettait d’utiliser ses contacts privilégiés au sein du ministère de l’Intérieur pour m’aider, m’annonçait finalement faire chou blanc… quelques semaines avant de publier des articles vides à la gloire de la version officielle des autorités.

En attendant, je redécouvrais Murcia, et ses réseaux militants proches des Indignés, notamment autour du bar Itaca. Comme reprenant mon tour de la Méditerranée à l’envers, je retrouvais les mêmes visages, sur des problématiques identiques, mais le temps avait fait son œuvre. Dans ce bar alternatif fréquenté généralement par des sympathisants des Indignés, Podemos faisait désormais bien partie intégrante de l’élite qu’ils identifiaient comme leurs ennemis. A force de se structurer et de s’organiser, de communiquer et de se densifier, le mouvement libellé parti des Indignés a fini par irriter encore plus qu’il ne le faisait déjà quelque peu lors de la marche de la dignité de mars 2014.

Août

Remontant ensuite vers Barcelone, j’y croisais Amandine (les prénoms sont généralement modifiés), collègue journaliste de TelQuel grâce à laquelle je récupérais certaines de mes affaires, puis, à Paris, Julien, autre collègue journaliste également de TelQuel, qui me rendait mon sac à dos et quelques vêtements. L’essentiel – mais pas la totalité – de mon bardage ainsi récupéré, je pouvais reprendre mon tour de la Méditerranée, mais je m’employais d’abord à adresser à l’ambassade marocaine un courrier poli de demande de réexamen de mon dossier, auquel on me promettait de répondre, ce qui ne fut jamais fait. J’occupais cette nouvelle attente dans le XVIIIe arrondissement de Paris, en gardant l’appartement d’une amie partie en vacances en Colombie ou en squattant chez un autre, profitant du départ au Japon de son colocataire, en m’adonnant à la découverte de quelques bases de sécurité informatique, prolongement naturel de mes récents ennuis.

C’était aussi ma première expérience d’une France post-Charlie, en état d’urgence, où je découvrais les patrouilles militaires de parachutistes lourdement armés au coin d’une rue d’un quartier juif du XVIIe arrondissement. Je découvrais aussi la projection en avant-première du documentaire Même pas peur, d’Ana Dimitrescu, qui explorait avec pertinence le triste dérapage de l’esprit dit Charlie en acceptation du recul des libertés et de la xénophobie.

Septembre

À Marseille, où je m’apprêtais à embarquer pour la Tunisie, je retrouvai deux amis, Thibault et Hassan, au festival international de l’Estaque de la caricature, du dessin de presse et de la satire. L’occasion d’y croiser le célèbre caricaturiste marocain Khalid Gueddar (« Ah c’est toi qu’ils ont expulsé d’Oujda alors ? ») et de saluer même brièvement d’autres signatures non moins fameuses, comme la Tunisienne Nadia Kiairi, alias WillisfromTunis.

Après pareil passage de témoin du Maroc vers la Tunisie, j’étais fin prêt, pensais-je, à retourner en Tunisie, que j’avais seulement découverte brièvement en août 2011. J’étais alors hébergé chez quelques amis d’amis, qui, la veille de mon départ, visionnaient le passionnant documentaire La fête est finie de Nicolas Burlaud, décryptant les intentions politiques derrière la gentrification à marche forcée de la cité phocéenne opérée à l’occasion de la célébration de Marseille capitale européenne de la culture en 2013.

Lire aussi sur ReporMed : Marseille, le choc des quartiers Nord-Sud par les infrastructures sportives

J’embarquais finalement pour une traversée Nord-Sud de la Méditerranée, comme un an et demi plus tôt vers l’Algérie, cette fois pour la Tunisie… Inévitablement, à bord, je retrouvais les conseils bien intentionnés de ces chibanis un peu étonnés, presque flattés, de voir ce backpacker partir vers leur pays. Pour les Algériens, parce que le pays n’a jamais été franchement touristique ; pour les Tunisiens, c’était parce qu’il ne l’était plus guère.

31 septembre

La Goulette

La Goulette

Le ferry glissait doucement sur l’immensité azur de la baie de Tunis. La Goulette, ses containers, ses cargos, ses grues, ses installations pétrolières et ses silos accueillaient le géant d’acier qui se frayait délicatement son chemin dans l’eau apprivoisée du port du grand Tunis, sous un soleil cuisant, qui forçait, plus bas sur le quai, policiers et dockers à se cacher sous l’ombre réduite d’un parasol bleu, comme des poules qui auraient cherché à échapper à la fournaise du soleil d’un 15 août.

Des hommes sous un parasol sur le quai

Sur le quai de La Goulette

Il suffisait d’en se dire qu’on était au coeur de l’été pour s’en convaincre, tout semblait promettre un nouveau départ.

Je retrouvais le jour même Ghita, venue elle par les airs, dans ce pays, où, loin de l’hostilité administrative de l’espace Schengen européen comme du makhzen marocain, il nous était enfin possible de nous revoir.

Avec elle, je retrouvais donc l’avenue Bourguiba, ces Champs-Élysées tunisois qui, comme lors de ma précédente visite d’août 2011, étaient ponctués en leurs deux extrémités par ces deux bunkers politiques ultra sécurisés, le ministère de l’Intérieur en bas, l’ambassade de France en haut. Les blindés directement positionnés sur l’avenue en face de l’ambassade de France avaient tout de même disparu, comme un signe du relatif retour à la normale que la vie quotidienne avait fini par imposer.

Avec Ghita, nous attendions le taxi pour nous rendre chez ses amis, ce qui nous a permis d’observer la vie de l’avenue avec l’alibi de nos bagages et de notre qualité de touristes. Devant la cathédrale, juste en face de l’ambassade française, les policiers en faction regardent la foule des passants, parmi lesquels, une fois de temps en temps, quelques indicateurs – généralement des jeunes en tenue décontractée – viennent leur faire un rapport, avant de les quitter d’une poignée de main.

Cathédrale de Tunis

La cathédrale de Tunis

Arrivant à Ezzahra, dans la banlieue sud de Tunis, je découvrais ses amis, Mahdi et Lobna, musiciens du groupe 7ess, dont je comprenais peu à peu qu’il était plutôt connu en Tunisie. Hébergé là quelques jours, c’était l’occasion de vivre jusque dans la cuisine, après un bon repas, un mini concert improvisé, avec le luth de Mahdi et la voix de Lobna.

Rapidement, je m’équipais bientôt d’une carte SIM tunisienne, avec un grand regret toutefois, puisque c’était sans trouver la faille me permettant, comme dans bon nombre de bazars au Maroc, de contourner la loi pour en acquérir une sans avoir à donner son passeport. Mon nouveau départ tunisien ne serait pas dénué de toute ombre de 7noucha, dont du reste je ne savais trop que redouter dans cette Tunisie post-révolution.

Ghita et moi en eurent rapidement un aperçu en visitant Sidi Bou Saïd, cette mignonnette colline cossue de la banlieue nord, toute en bleu et en blanc, avec une vue somptueuse sur la baie de Tunis. Dans ce petit Montmartre-sur-mer, les touristes – tunisiens notamment, surtout à cette période de l’année – inondent naturellement les rues, et ne manquent généralement pas le fameux café des délices et sa vue imprenable sur l’azur de la baie, argument imbattable de l’honorable établissement, bien devant le succès de la chanson de même nom d’un Patrick Bruel en France.

Sidi Bou Saïd

Vue de Sidi Bou Saïd

Dans ce havre touristique ultra fréquenté donc, le visiteur serait a priori bien fou de se sentir suivi. Pourtant la silhouette insistante d’un homme était toujours là à chaque demi-tour, y compris lorsqu’il semblait sur le point de prendre une photo large, du paysage et de nous deux, avant de vite changer d’avis lorsque nous nous retournions vers lui.

Je comprenais quelques mois plus tard, en janvier, qu’en ces lieux particuliers, se sentir surveillé n’est guère surprenant. Il m’a suffi de me rendre à Sidi Bou Said deux fois en deux jours – il me fallait y prendre des photos pour un magazine, mais ma batterie m’avait lâché en cours de reportage – pour que l’un des marchands de souvenirs de la rue principale m’alpague. « Hey toi, tu es pas passé là ya une heure ? – Euh, non… en fait c’était hier », avouais-je, un peu surpris.

Quelques minutes plus tard, à la mosquée de Sidi Bou Saïd, juste en face du mausolée du saint de même nom, l’imam ne voyait pas d’un bon œil mon appareil photo. « Je vais appeler la police, attention ! ». Une fois que je lui expliquais être journaliste, que j’étais déjà venu prendre des photos, qu’il m’en fallait d’autres… le voilà qui me fait visiter la mosquée – et tant pis si je suis non-musulman – se mettant même à y faire le ménage avec un balai et une balayette, m’ordonnant de le prendre en photo dans ces tâches domestiques… puis de me convier dans sa loge pour une « causerie religieuse » vite interrompue par l’appel à la prière. J’ai alors vu cet homme d’une cinquantaine d’années, avec une méchante barbe de 3 ou 4 jours, une dentition fatiguée et la paupière lourde découvrir ses remarquables talents vocaux pour appeler via son haut-parleur tous les croyants des alentours à venir prier. Il m’a demandé de le filmer, mais il vous manquera le début :

Il m’a demandé de le filmer, mais de ne pas montrer son visage.

Après la prière il a échangé sa « kippa musulmane » pour une casquette semblable à celle de Corto Maltese, a descendu les marches du mausolée, s’est acheté une clope à l’épicier ambulant d’en face, et, en la fumant, s’en est allé manger chez sa mère en pestant contre l’indemnité de seulement 200 dinars (100 euros) versée par l’État pour son office. « Je travaille sept jours sur sept ! Il faut qu’un journaliste l’écrive, hein d’accord ? Mais attention tu mets pas ma photo ! », me pria-t-il, inquiet de représailles. Curieusement, pour descendre du centre de Sidi Bou Saïd vers les « faubourgs », il a choisi de prendre la route détournée par le parking, plutôt que la ruelle centrale, pourtant plus directe. Pour contourner le commerçant si bien placé qui relève les visages connus, me suis-je demandé ?

C’est bien plus tard, au mois de mai, que j’ai eu confirmation de mes soupçons (comme quoi le voyage dans la lenteur a d’indéniables avantages). Thibault et Hassan, qui vinrent me rendre visite, ont été à Sidi Bou Saïd deux jours d’affilée, eux aussi – mais sans moi – et avec le matériel photo en évidence. Journaliste, Thibault y voulait enregistrer quelques passages de la prière et faire quelques photos d’ambiance ; là encore, leur arrivée fut remarquée par ce même commerçant de cette ruelle principale devant lequel passent tous les touristes. « Il a même essayé de nous prendre en photo en douce avec son téléphone », m’a assuré Thibault. Plus haut, un comité d’accueil de plusieurs policiers lourdement équipés y stationnait devant le mausolée, dissuadant les deux compères de toute prise d’image.

La mosquée de Sidi Bou Saïd

La mosquée de Sidi Bou Saïd

Cette surveillance minutieuse de tout preneur d’image passant à Sidi Bou Saïd et y passant plusieurs fois dans un laps de temps resserré s’explique vraisemblablement par le passé encore récent des lieux. Le mausolée de Sidi Bou Saïd a en 2013 été détruit par un incendie attribué aux salafistes, partisans d’une approche littérale de la religion, qui rejettent vigoureusement le culte des saints qui prospère notamment dans le giron d’un islam soufi, plus mystique et ésotérique.

Dans la foulée de la révolution, plusieurs actes violents attribués sinon aux salafistes spécifiquement sinon plus largement à des islamistes radicaux ont secoué le pays, comme la mise à sac de l’ambassade américaine en septembre 2012.

Pourtant, en arrivant à Tunis, l’une des premières choses que je remarquais, c’était la traditionnelle cohue du jeudi. Celle qui se constitue dans tous les lieux de vente d’alcool, sortes d’entrepôts sommaires pour une clientèle virile et pressée, qui rapporte ses consignes et repart avec un carton plein de bières, quelques bouteilles de vin, avec la glacière même pour les plus organisés, le tout dans un vacarme où les cris et les mains tendues évoqueraient volontiers ceux des courtiers d’une salle des ventes boursière, si ce n’étaient notamment les guichets sécurisés et les garde-fou métalliques pour la clientèle à canaliser.

Point de vente d’alcool, au sud de Tunis.

Cette cohue tient surtout au fait que le vendredi, jour saint de l’islam, la vente d’alcool est interdite. Le jeudi, en rentrant du travail, celui qui ambitionne de finir sa semaine par une soirée arrosée le vendredi doit donc constituer son stock. La tension vient vite dans l’air, entre le commerçant et ses vigiles, qui gèrent le flux tant bien que mal, angoissés à l’idée de voir le commerce, généralement étroit, se remplir de buveurs eux-même angoissés à l’idée de se faire chiper le dernier pack de bières disponibles par le voisin.

Malgré cela, je n’ai jamais très bien compris pourquoi on n’y achetait pas son alcool avec le même détachement que lorsqu’on achète du dentifrice, des boites de thon ou sa harissa, ni pourquoi ces magasins ressemblaient si souvent à des lieux de stockage sécurisés, avec quelque fois des guichets aux vitres renforcées comme une banque qui aurait négligé sa décoration.

Pour les malchanceux qui auraient laissé filer la grande foire du jeudi, il y a toujours le marché noir. Le vendredi, ou les jours de ramadan, des « dealers » refourguent les bouteilles aux naufragés de la picole, quelque fois sur commande par téléphone, quelque fois en ouvrant le coffre de leur voiture, garée dans une rue tranquille connue de leurs clients habituels.

Me promenant dans les rues de Tunis, je découvrais l’incontournable avenue de la Liberté, et là, le fameux institut Bourguiba, référence chez les arabisants. Les tests de niveau pour les cours d’arabe y commençaient deux jours plus tard ? Hé bien soit, je tenterai ma chance !

Les toits de la médina de Tunis

Les toits de la médina de Tunis

Me voilà donc quelques jours plus tard retenu pour un retour inattendu sur les bancs de l’école, le temps d’un module de deux grands mois seulement. C’était là un développement relativement inattendu de mon périple autour de la Méditerranée ; je me rêvais baroudeur, me revoilà avec mes cahiers et mes règles de grammaire. La découverte de la Tunisie attendrait. Mais il me semblait alors que c’est aussi voyager que de savoir laisser place à l’imprévu et de le saisir comme s’il était un choix longuement mûri.
Je me mettais donc en quête d’un appartement à petit prix, du côté d’Ezzahra. Mahdi me présentait en effet Sonia, femme d’une quarantaine d’années et figure locale de cette petite cité dortoir en bord de mer puisqu’elle officiait comme agent immobilière dans l’agence sinon la plus centrale d’Ezzahra, voire la seule. Dans cette humble localité résidentielle intercalée entre la voie ferrée et le bord de mer, faites de villas et de petits immeubles de trois étages, généralement peints de bleu et de blanc à la manière tunisienne, on retrouve généralement les mêmes visages aux terrasses de café, à tel point que le photographe local, dans son agence de la grand rue, expose des portraits soignés des visages incontournables d’Ezzahra, donnant au cœur de cette petite ville de banlieue un sympathique air de village.

Tel un personnage de bande dessinée, Sonia s’habillait chaque jour de la même façon, portant un chemisier jaune à motif fantaisistes noirs, bien trop petit pour elle. Abondamment maquillée et parfumée, elle affichait une bonne humeur infantile quelque fois déroutante dans un français approximatif. « Alors Antoine, il fait beau dans ton cœur aujourd’hui ? », m’accueillait-elle dans son agence poussiéreuse, avant de me proposer d’y faire quelques pas de danse que je déclinais dans un mélange de timidité, d’agacement et de sidération.
Elle m’entraînait voir un appartement accompagné de ce que je pensais être une collègue, mais qui s’avérait n’être qu’une copine trop désœuvrée dans la gestion de sa boutique de vêtements. Plaisantant avec elle, Sonia me couvrait de compliments sur-élogieux en forme de drague appuyée, lançant ostensiblement à son amie pendant une dizaine de minutes des « Ohlala tu as vu ses beaux cheveux noirs, comme il est sexy, ohlala… » et autres pseudo-fantasmes exprimés en français dont je n’ai jamais très bien su s’ils avaient pour but de mettre à l’aise le client ou au contraire de l’embarrasser à je-ne-sais-quelles-fins, me permettant en tout cas d’avoir un aperçu autant du quotidien pénible de bien des femmes devant la drague lourde des machos comme des désinhibitions dont une quadragénaire de la banlieue sud de Tunis pouvait faire preuve.

Je trouvais l’appartement, et, quoique spartiate, je le prenais, donnant à Sonia sa commission de 100 dinars (50 euros) pour sa prestation. Comme unique condition, je demandais seulement au propriétaire d’ajouter une fenêtre en lieu et place du trou béant dans le mur. Il considéra sa promesse tenue quand il eût rajouté une planche en bois coulissante venant obturer partiellement l’ouverture, si bien qu’avec l’arrivée de l’hiver je tombais malade et me mettais à la recherche d’un autre appartement… De quoi retrouver Sonia, qui prit naturellement fait et cause pour moi et ma toux face à l’incurie du propriétaire, me jurant avoir quelque chose de bien pour moi, « mais un petit peu plus cher », qu’elle verrait la propriétaire dans l’après-midi, et me rappellerait, ce qu’elle n’a finalement jamais fait. De mon côté, il est vrai qu’entre temps je n’avais jamais fait montre de trop d’emballement lorsqu’elle m’avait proposé de donner des cours de français à ses enfants. C’est ainsi que dans cette molle indifférence le personnage de Sonia disparaissait finalement.

Qu’importe, puisque je me rendais à mes cours d’arabe à l’institut Bourguiba, dans le hall duquel je dénichais une petite annonce pour une colocation. Je découvrais à 2 minutes de l’institut l’appartement de Hedi, franco-tunisien de 27 ans qui travaillait dans une agence d’assurances. Il revenait d’un long périple de plus d’un an au Canada et en Amérique latine, et tentait de se réadapter à sa routine tunisoise. Forcément, on s’est tout de suite compris… Je m’y installais donc, non mécontent de poser mon sac dans le quartier Lafayette, et ainsi de me rapprocher enfin du centre tunisois, d’où désormais je ferai donc étirer dans la lenteur ma découverte de la Tunisie.

Je jouais donc à reprendre ma vie d’étudiant, en potassant la grammaire et le vocabulaire qui faisaient tant défaut à mon arabe – sans oublier toutefois la conjugaison… Nous étions un groupe de six, avec une étudiante russe résidente en Allemagne et intéressée par le monde des ONG, un étudiant en théologie malaisien, qui ambitionnait d’être à la fois businessman et fkih, comme son père, une Allemande convertie à l’islam, portant l’abaya et mariée à un Tunisien, un Turc, enseignant de langue turque, et même un Tunisien trop francophone pour réellement maîtriser l’arabe écrit.
Je sympathisais avec tous, mais c’est avec Ksenia, l’étudiante russe, que nous entreprenions de réviser ensemble ; un projet qui devait s’installer dans la régularité et qui n’a tenu qu’une fois… En sortant de son appartement rue de Londres, tout près du très central carrefour dit du « passage », après cette séance de révision, je reprenais le chemin de mon appartement sans trop faire attention à l’homme faisant les cent pas sur le trottoir d’en face. Traversant en biais, je me faisais bientôt rejoindre de l’autre côté par l’homme, qui venait même de faire demi-tour pour venir après moi. « Quelle heure est-il ? », me demanda-t-il en arabe. Une fois que je lui donnais l’heure en français, il enchaînait : « Ah vous êtes français ? Ça vous plaît la Tunisie ? Vous êtes à quel hôtel ? ».
Je disais être hébergé chez un ami. « Où ça ? », s’enquérait-il. « Par là », lui indiquais-je vaguement, repoussant ses relances pour davantage de précision.
La même scène a eu lieu à plusieurs reprises, avec exactement le même prétexte de départ, durant plusieurs jours, avec à chaque fois un interlocuteur différent. J’aurais pu extrapoler sur le rapport difficile des Tunisiens au temps, si je n’avais préféré soupçonner plus prosaïquement que c’était là l’approche standard pour des indicateurs du ministère de l’Intérieur que la présence d’un étranger, surtout hors des sites touristiques et hors saison touristique, ne peut manquer d’interpeller – à plus force raison peut-être si le dit étranger se rend dans l’appartement d’une ressortissante russe, nationalité à fort pouvoir évocateur pour ceux qui ont été biberonnés aux récits d’espionnage.

Novembre

Dream city

Dream city

Mais l’ombre des 7noucha restait présente, y compris dans les activités culturelles qui animaient Tunis. Début novembre, je parcourais les rues de la médina à l’occasion de Dream city, ensemble d’animations culturelles disséminées partout dans la médina. L’occasion parfaite pour flâner dans une médina où le style ottoman, omniprésent, apporte des tons rouges et verts chaleureux et des encadrures de porte raffinées dans une alternance de blanc et de noir généralement reprise dans la plupart des bâtiments officiels qui, du côté de la Kasbah. Vaste mais faite de nombreuses ruelles couvertes où d’innombrables cafés invitent à une halte hors du temps, loin de toute voiture, cette médina est à arpenter de longues heures durant. Avec notre petit groupe, nous picorions ainsi d’une installation artistique à une autre.

Minaret dans la médina tunisoise

Dans la médina de Tunis

L’une d’elle s’intitulait Musée national de l’appareil sécuritaire de l’État : cette installation mi-artistique mi-documentaire signée de l’Egyptienne Laila Soliman et du Belge Ruud Gielens invitait le visiteur à explorer une reconstitution d’un centre d’interrogatoire de la police sous Ben Ali, avec tous les instruments nécessaires pour le réalisme : les pièces glauques avec une chaise au centre pour seul mobilier, la bouteille de coca et le bâton, la salle des archives… le tout sur forme de visite guidée avec une ancienne victime de ces interrogatoires policiers, un militant qui, selon les termes de sa visite, n’était pas tenu de préciser son engagement. Comme il portait la barbe, deux Tunisiennes parlant en français à côté de moi étaient convaincues qu’il s’agissait d’un militant islamiste. Il s’avérait finalement que notre guide était actif dans les réseaux communistes et avait connu à plusieurs reprises ces interrogatoires : « tous ces lieux se ressemblaient, de sorte que tu pouvais jamais vraiment savoir dans quel centre ils t’avaient emmené », m’expliquait-il après sa visite.
Originaire d’un quartier populaire, il me disait aussi avoir un ami d’enfance que les sirènes du marxisme n’avaient lui jamais attiré, s’enthousiasmant plutôt pour l’État islamique. « Il me l’a dit, le jour où Daech prend le pouvoir en Tunisie, il me tuera. Parce qu’il est mon ami, et qu’il veut m’épargner ce qui se passera après », me racontait-il.

Je prenais goût à ma vie dans le quartier Lafayette, allant fréquemment faire mon marché du côté de la rue de Lyon, sur un trajet riche de vieilles façades d’immeubles héritées du protectorat français, dans une architecture foisonnante et délicieusement vintage.

Une fois, j’y assistais au spectacle amusant d’une altercation entre un automobiliste et un chauffeur de taxi. Le premier bloqua alors la route au second, sortit de sa voiture, et retirait du toit du taxi sa borne officielle, qu’il embarquait dans son coffre sous le regard désabusé du chauffeur de taxi résigné.

Mes cours à l’institut Bourguiba arrivaient déjà à leur terme, et me voilà fièrement titulaire de la certification de niveau 4, la septième représentant l’ultime marche. Je renonçais toutefois à gravir la cinquième, pour mieux revenir au journalisme. Car je dénichais par le biais d’une amie journaliste des piges régulières à écrire pour Solarmag, magazine spécialisé dans l’énergie solaire en Tunisie. J’acceptais contre l’assurance qu’il s’agissait d’une revue indépendante – certes adressée à des professionnels. Dès le premier numéro on me confiait toutefois des documents qui établissaient que le magazine, dont les locaux se trouvaient dans le même immeuble que l’agence de coopération allemande GIZ, devait promouvoir les solutions des fabricants allemands pour les professionnels intéressés par cette énergie. Je terminais les articles pour le numéro suivant, et présentais ensuite ma démission après cette nouvelle mais courte expérience.

24 novembre

Le mois de novembre se terminait avec les Journées cinématographiques de Carthage (car à Tunis, tout événement culturel ou autre est généralement estampillé « de Carthage », quand bien même l’événement n’aurait aucun rapport avec cette petite ville de la banlieue nord, collée à Sidi Bou Saïd, et qui abrite le palais présidentiel, mais qui, surtout, a le don d’invoquer immédiatement la mémoire antique glorieuse de la civilisation d’un Hannibal qui tenait tête à Rome), à l’occasion desquelles plusieurs films, étrangers et tunisiens, étaient projetés à travers plusieurs cinémas de la ville.

Au sortir d’un film, avec Hedi, Ksenia et quelques amis, au moment où on aimerait plutôt bavarder du film, une froide pluie de novembre tombait tristement sur l’avenue Bourguiba. Mais l’atmosphère vacillait dans un je-ne-sais-quoi fait de hâte et de tristesse. « Il y a eu un attentat », déclarait celui d’entre nous qui avait dégainé le plus vite son téléphone. Hedi et moi traversâmes l’avenue pour nous poser quelques instants dans le bar d’en face, où un homme avec pas mal de bières Celtia dans le ventre tentait de m’expliquer son avis sur des événements de toute façon encore flous. C’était un car de la garde présidentielle, stationné à quelques centaines de mètres du ministère de l’Intérieur, au bout de l’avenue Bourguiba, en prenant à gauche sur le non moins majeur boulevard Mohamed V, qui avait été visé par l’explosion. 13 personnes, majoritairement des membres des forces de sécurité, furent tuées, dont le kamikaze.
Fallait-il malgré tout aller voir l’autre film que nous avions prévu ? Hedi n’était plus guère d’humeur. Après avoir hésité, nous sommes rentrés, la ville toute entière donnant un étrange spectacle, les policiers, omniprésents et tendus, engueulant quiconque restait planté où que ce soit sur l’avenue Bourguiba, les gens rentrant tous chez eux d’un pas pressé en appelant leurs proches pour prendre des nouvelles et en donner, l’air sombre. Les embouteillages, déjà habituels à Tunis, devinrent monstrueux. C’était comme si un signal avait été lancé et poussait chacun à rentrer immédiatement chez lui.

Le soir même, je découvrais mon premier couvre-feu, à partir de 21h. Les rues désertes rajoutaient un désarroi supplémentaire à l’état d’esprit général.

Deux jours plus tard néanmoins, la projection tant attendue de Much loved de Nabil Ayouch drainait une foule inégalée :

C’était le film qui était sinon le plus attendu du moins parmi les plus remarqués, après qu’une active campagne d’affichage avait rendu omniprésentes dans le centre de Tunis l’affiche du film dit sulfureux, qui traite de la prostitution au Maroc et qui est interdit aux moins de 18 ans. Difficile de savoir dans quelle mesure la censure dont le film avait l’objet au Maroc avait encore accru la curiosité du public, qui savait là que le film était projeté pour la première fois au Maghreb, ou dans quelle mesure aller voir le film était vécu comme un sursaut de vie après le traumatisme de ce nouvel attentat.