À Athènes, de nombreux migrants en provenance des îles grecques affluent, espérant accélérer le traitement de leur demande d’asile, ou simplement fuir des conditions de vie insalubres voire dangereuses.

Dans le quartier historiquement militant d’Exarcheia, le centre associatif Khora offre chaque jour à environ 300 migrants et demandeurs d’asile des squats alentours des services sanitaires, un lieu de détente pour occuper les enfants, une cafétéria et, besoin essentiel des demandeurs d’asile, des renseignements juridiques.

Chaque semaine, deux séances de « legal clinic » y sont organisées par l’ONG Advocates Abroad, créée par Ariel Ricker pour donner une information juridique de qualité aux demandeurs d’asile, lors d’entretiens privés. « Tous les documents qui leurs sont donnés [par les autorités] sont en grec », déplore-t-elle. Advocates Abroad tente donc d’expliquer la procédure et les options qui se posent aux demandeurs d’asile, avec 220 membres, « certains à plein temps, d’autre à mi-temps ».

Au centre Khora, d’autres sessions d’information, publiques elles, sont régulièrement organisées par d’autres ONG également à vocation juridique.

Ce jour de décembre, une avocate grecque, qui n’a pas souhaité indiquer son nom ni son ONG « car venue en [son] nom propre » est venue faire cette séance d’information bénévole, et rassemble les demandeurs d’asile intéressés dans le hall, au rez-de-chaussée. Faute de traducteur anglais-farsi, la séance sera réservée aux arabophones, et une autre organisée ultérieurement pour les locuteurs farsis. Le temps de trouver un local disponible avec le traducteur volontaire, un Palestinien, plus guère de trace des demandeurs d’asile demandeurs de renseignements.

Finalement, un Syrien se présente, « juste pour faire de la traduction » lui aussi. Puis un autre, libanais quant à lui, également pour traduire. L’avocate rentre dans la pièce attendre les demandeurs d’asile avec ses trois traducteurs. Un nouvel homme arrive, un Syrien qui ne parle pas anglais – et ne se propose donc pas pour traduire. La séance, prévue pour être une session d’information publique, débute pour ce bénéficiaire unique entouré de ces trois traducteurs.

L’avocate leur expose quelques notions du processus d’examen de demande d’asile, la « pre-registration » (« celle que vous avez déjà faite normalement »), la délivrance de la yellow card à conserver ensuite dans l’attente de la full registration si l’entretien approfondi est positif. La plupart pensait attendre l’asile mais découvre en fait devoir préparer leur audition en vue de demander cet asile.

Rapidement, l’exposé juridique, quoique très pratique, dérive en entretiens personnalisés, car tous s’avèrent finalement avoir un dossier personnel à lui exposer. Surtout les traducteurs, qui en oublient d’ailleurs leur mission, au désarroi du Syrien non anglophone, pour lequel l’avocate demande ponctuellement aux traducteurs bénévoles de remplir leur mission.

Lotfi (tous les prénoms ont été changés) est palestinien. Il dit qu’il vivait au Kosovo, avec une carte de résident, depuis quelques mois. Alors qu’il était à Belgrade, en Serbie, il aurait été expulsé par la police, via la Macédoine puis la Grèce. L’avocate écoute son discours avec circonspection.

Ahmad, Syrien, est arrivé en Grèce par l’île de Chios avec sa femme enceinte et leur enfant. Depuis son épouse a accouché et la famille vit dans l’un des squats avoisinants du quartier Exarcheia. Pré-enregistrés à Chios, c’est là qu’ils devaient attendre le traitement de son cas. « Vous avez violé la règle », lui certifie l’avocate. Il lui tend le papier délivré par la police à son sujet : « Ce document dit que vous êtes en rétention pour 20 jours, et qu’ensuite vous devrez passer par le tribunal avant d’être ré-expulsé vers la Turquie ». L’homme est étonné : « Mais pourtant, j’ai été contrôlé par la police, et ils m’ont laissé filer ! ». Derrière ses lunettes, la surprise laisse place à un léger sourire sur le visage de l’avocate : « Les policiers, ils avaient pris du haschich peut-être ? », plaisante-t-elle. La salle résonne d’un bruyant rire collectif. Le cas de l’homme n’en est pourtant pas réglé. Sa fille, née dix jours plus tôt, n’est pas enregistrée, et n’a donc aucune existence juridique.

Hassan se présente comme un ingénieur libanais travaillant pour le « mouvement du futur » (sic) : « C’est le parti politique de Rafik Hariri », explique-t-il (Rafic Hariri, assassiné en 2005, et leader du parti « Al Moustaqbal », « l’avenir » en arabe). Il affirme avoir pour cela reçu des menaces du Hezbollah, « des gens qui suivent Bachar ». Le discours de Hassan est fait de longues phrases, sans hésitations, qui semblent presque préparées.

L’avocate avertit l’audience : « Je ne met pas en doute vos histoires, seulement je vous conseille de vous entendre avec vos proches ici pour que vous ayez une version cohérente, jusque dans ses détails ». Car pour ceux qui sont là avec leur épouse notamment, l’interrogatoire séparé doit permettre de relever les dissonances dans les récits.

« Bien sûr ! », s’offusquent les trois hommes, assurant à l’avocate que tout est bien vrai, semblant un peu vexés, comme s’il lui prêtaient quelque pouvoir insoupçonné dans le traitement de leur dossier.
« Mais je ne veux pas donner trop de détails », explique Hassan, qui craint « des représailles sur [sa] famille » : « Quand je l’appelle là-bas, ma femme raccroche aussitôt, c’est trop dangereux de parler au téléphone », s’alarme-t-il. Il souhaite que son nom soit changé dans le dossier. « Soyez sans crainte, le récépissé remis à l’issue de l’entretien est anonyme », tente de le rassurer alors l’avocate.

L’avocate leur dispense d’autres petits conseils pratiques, comme savoir raconter de façon crédible : sans lire, en faisant des phrases longues et avec le plus possible de repères chronologiques, précis si on peut, avec des indications plus vagues sinon (« ‘c’était un peu après ramadan’, par exemple »), éviter de lire quoi que ce soit de préparé, et autres astuces relativement logiques.

« Et surtout, n’hésitez pas à exiger un interprète de votre langue, c’est votre droit ! », insiste-t-elle, les mettant en garde contre les approximations qui pourraient se glisser en anglais.

Le 8 décembre, la Commission européenne a proposé que l’accord de Dublin, qui prévoit le renvoi d’un étranger entré clandestinement sur le sol de l’Union européenne vers le premier pays membre par lequel il est entrée, soit appliqué à nouveau à la Grèce, qui jusque-là en était épargnée. La mesure doit rentrer en vigueur en mars prochain. La Grèce, porte d’entrée principale des migrants et demandeurs d’asile vers l’Europe, est donc amenée à voir prochainement arriver de plus en plus de demandeurs d’asile de la part des autres États membres, comme la Croatie et la Bulgarie. La décision vise à refermer une route des Balkans en voie de verrouillage avancé, ce qui scandalise Ariel Ricker, à Advocates Abroad : « J’ai trouvé cette décision horrible en raisons des implications que cela va avoir ». Chacun s’attend à ce que la Grèce, à son tour, expulse davantage de demandeurs d’asile vers la Turquie.