Comment j’ai remonté la botte italienne pour découvrir l’Italie quasi-balkanique (ou les Balkans quasi-italiens).

Du 16 au 21 septembre 2016, d’une Italie à l’autre

Quitter la Sicile ne m’était pas simple. Encore moins en décidant de le faire en autostop. Livia m’avait déposé sur une aire d’autoroute à l’extérieur de Palerme, que j’avais identifiée sur les sites spécialisés comme un lieu stratégique. Avec mon écriteau « Napoli » consciencieusement élaboré et mon plus beau sourire, j’attendais cinq minutes, puis 10, puis une demi-heure, puis une heure, avant d’aller prendre un espresso à la buvette des routiers. Je tentais ma chance avec plusieurs d’entre eux, mais aucun n’acceptait, et un finissait par m’apprendre que prendre un auto-stoppeur était interdit pour les chauffeurs de poids lourds, pour des question d’assurance.
Je retournais au flux interminable des automobilistes dont certains me regardaient avec étonnement ou curiosité. Cela faisait désormais une heure et demie que je supportais le soleil et le vron vron lancinant des voitures comme lancées à la poursuite les unes des autres.
Qu’importe ! Je ne serai donc pas Jack Kerouac, me faisais-je une raison, en transportant mon lourd bardage vers l’arrêt de bus le plus proche, d’où je regagnais la gare de Palerme, et de là, attendais un car de nuit vers Rome.
Ce n’était peut-être pas plus mal : de nuit, dans le détroit de Messine, la pleine lune donnait aux vagues une apparence de texture velours des plus enchanteresses.

Le car me déposait au petit matin dans une gare routière à l’extérieur de la ville. Un lieu naturellement hideux, au vacarme et à l’agitation désagréable. Mais là encore, ce n’était peut-être pas plus mal : las, collé à la vitre du bus interurbain, je voyais lentement le paysage évoluer à mesure que nous rentrions dans la cité éternelle, aux façades ocrées élégamment complétées par les silhouettes raffinées des cyprès. La sérénité du parc de Villa Borghese en imposait tellement qu’elle retenait mes paupières de baisser le rideau sur ce spectacle simple et beau.
Sur la place de la gare de Flaminio, Rome semblait s’étirer avec délice pour commencer souriante une nouvelle journée. Avec quelques regrets, je la laissais toutefois – pour le moment – pour m’engouffrer dans un train, qui m’emmenait dans la lointaine banlieue, d’où je prenais un car pour aller me perdre dans la campagne romaine, à Formello. Là, une auberge de jeunesse sise en plein cœur du village historique, dans les combles du Palazzo Chigi, ancienne maison de campagne d’aristocrates romains construite au XIe siècle, y recueillait mon corps fatigué.
Formello est l’une des dernières étapes des pèlerins en route pour Rome, sur un sentier qui débute en Angleterre. En montant les marches de l’escalier de l’auberge, le pèlerin pourra d’ailleurs se remémorer chacune des étapes, puisque leurs noms sont inscrits dessus.
J’y trouvais en fait de pèlerins un Français mordu de randonnée « laïque », quadragénaire qui découvrait les auberges de jeunesse et s’était amusé, tel un enfant, à prendre le lit du haut, et était venu sans boules insonorisantes pour les oreilles, ce qu’un groupe de cyclistes anglaises aux corps fatigués par l’effort lui faisaient amèrement regretter à grand coup de ronflements intempestifs, dès la nuit tombée.
Les cyclistes ne restaient qu’une nuit, partant même à la première heure, tandis que le Français, auquel sa randonnée sous la pluie battante de la veille avait donné un début de rhume, reconstituait stratégiquement ses forces en restant deux nuits pour finir convenablement son périple vers Rome.

À Formello, je cherchais vainement pour mon petit-déjeuner un croissant à la ricotta, mais on me regardait alors comme un immigrant sicilien perdu dans l’Italie civilisée, et auquel il faudrait s’adapter aux traditions locales. La Sicile était malheureusement bien derrière moi.

Heureusement le village, bâti sur une petite crête au milieu de la verdure, avait le charme des lieux-dits méconnus qu’on aime s’approprier fièrement comme un explorateur découvrant un petit joyau perdu. Le sentier des pèlerins passait dans ses rues, avant de se jeter par un étroit escalier dans la verdure, et de là mettre le marcheur sur les pas de Hannibal marchant sur Rome.

Formello

Formello

Dans la forêt voisine, il me suffisait d’une ballade pour surprendre une famille de sangliers, des écureuils, et un rat des champs… et croiser un couple de marcheurs, que je retrouvais peu après, naturellement, dans l’auberge.

Flaminio

L’obélisque Flaminio, sur la piazza del popolo.

Par chance, mon ami Eddy avait quitté sa Sicile pour passer un entretien d’embauche à Rome. Ma bonne fortune continuait donc en Italie, et c’est avec mon ambassadeur attitré de Sicile qui m’accueillait sur la Piazza del popolo, agrémentée d’un obélisque égyptien, puis nous nous baladions du côté de la Piazza di Spagna, et j’y découvrais également un autre obélisque égyptien… Paris n’était donc pas la seule à orner ses places prestigieuses avec les trésors archéologiques des rivages du Nil, loin s’en faut.

Mais les curiosités architecturales ne pèsent parfois pas bien lourd, face aux extravagances sociétales. Je remarquais à chaque kiosque un calendrier dont la première page montrait un jeune prêtre. « C’est un calendrier réalisé par l’Église catholique », m’expliquait Eddy : « Ils ont mis les photo des plus beaux prêtres, en se disant que ça allait peut-être leur donner une image cool… et sexy ».

Les quelques rues de la capitale que nous arpentions étaient souvent généreuses en enseignes luxueuses, et offraient un cadre piéton des plus apaisants, balisé par des façades embellies par une coloration savoureuse aux tons ocre / rouille.

La suite nous emmenait justement à l’ancien ghetto juif de Rome, dont on peut voir un peu de l’ancien mur d’enceinte. Autour de la synagogue et l’école talmudique, les rues – piétonnes – alentour regorgeaient de restaurants de falafels aux enseignes bleues ciel et blanches, donnant des airs du quartier parisien du Marais à l’ensemble.

La Grande Synagogue de Rome

La Grande synagogue de Rome

Déjà, je quittais Rome, puis Formello, pour retrouver le covoiturage qui devait m’emmener, depuis la périphérie romaine, vers Padoue, au Nord. Je faisais le trajet avec Maher, un Tunisien vivant en France, revenu en Italie « simplement » pour accomplir les procédures administratives de renouvellement de ses papiers à Bologne, lui qui était arrivé en Europe par l’Italie. Je ne pouvais m’empêcher de penser à Happi, que j’avais laissé en Sicile, et qui était revenu en Italie pour la même raison, pensant que cela lui prendrait une semaine, et qui était resté coincé deux ans…

Nous arrivions finalement à Padoue, avec un retard considérable. Je devais y retrouver ma sœur Marlène, pour faire un bout de chemin dans les Balkans ensemble. Avec près de deux heures de retard, les retrouvailles s’annonçaient tendues. « Mais, c’est ta petite sœur, ou ta grande sœur ? », s’enquérait mon conducteur. « Plus jeune ? Ah bon ça va déjà. Mais bon… c’est une fille quand même ! », devisait-il, en bon patriarche méditerranéen.

Du 21 au 25 septembre : Trieste, porte de l’Istrie

Avec Marlène, nous poursuivions en voiture le trajet jusque vers Trieste, à l’extrémité nord-est du territoire italien : la ville est quasiment frontalière de la Slovénie. C’est en fait une ville coincée entre la mer, de ce bout de la baie de Venise, et les hautes collines qui surplombent ce littoral, sur lesquelles la frontière passe. À croire que Trieste aurait pu être le port naturel du littoral slovène, que l’irrédentisme italien a toutefois arraché à ce petit voisin, presque privé d’accès à la mer par cette étroite bande de terre littorale à laquelle Trieste s’est adossée.

Nous explorions alors une ville certes toujours italienne de par ses statues et façades au style vénitien, mais cette mer de fond de baie ayant des allures de lac, cette ville paisible, endormie presque, invitant à la bonhomie, semblait respirer l’air des contreforts alpins qui venaient ici jeter leurs orteils dans la Méditerranée.

Palazzo del governo, à Trieste

Palazzo del governo, à Trieste

Porte des Balkans, Trieste semblait bien loin de la chaude agitation sicilienne.

Vu sur un mur de Trieste

Nous allions explorer cette mince façade littorale qui, en théorie, plongeait la Slovénie dans le club des pays méditerranéens. Nous arrivions très vite en Slovénie, dont le surnom de « petite Suisse des Balkans » nous apparaissait très vite comme mérité, tant une impression d’ordre et de propreté dominait.

La principale ouverture maritime slovène se trouve à Koper, dont le nom italien Capodistria était également souvent mentionné. Car cette petite péninsule partagée entre la Slovénie et la Croatie qui s’avance dans l’Adriatique porte le nom d’Istrie, et une importante population italienne y vit. Dans les rues de Koper / Capodistria, nous trouvions d’ailleurs plusieurs enseignes en italien. La présence italienne en Istrie, puis même le long de la côte dalmate en Croatie, remontant notamment à l’empire vénitien, et avait été à l’origine de la revendication territoriale majeure de l’Italie fasciste.

À Koper, les ruelles de cette petite ville témoignaient volontiers de cette architecture vénitienne.

À Koper

À Koper

La ville, qui dans bien d’autres pays n’aurait jamais pu espérer être un port de commerce international, se voyait là propulsée vers ce statut disproportionné eu égard à sa modeste superficie. Un immense ferry de croisières mouillait à quai, projetant son ombre sur le sol à la manière d’un gratte-ciel, et les grues du port de commerce s’acquittaient de la tâche de relier ce petit pays aux routes internationales du transport de marchandises, à l’aide de quais construits pour grignoter sur l’eau. Les autorités avaient malgré tout trouvé la place d’aménager une mini-plage artificielle, avec des galets, à proximité de ces installations portuaires. On ne pourra pas dire que Koper n’a pas sa plage.

La plage de Koper

La plage de Koper

Nous reprenions la voiture, pour visiter un troisième pays dans la même journée, puisque c’est là le genre de plaisirs que nos passeports et la géographie permettaient. En nous présentant à la frontière croate, en direction de la pointe nord-ouest de l’Istrie, nous devions toutefois composer avec une file importante de voitures : Zagreb n’est pas encore intégré à l’espace Schengen. Nous finissions par traverser, le temps d’une ballade dans la campagne croate, jusque vers le village de Savudrija. Déjà, une impression différente nous atteignait, alors que quelques vieux tracteurs sans toit complétaient le décor rural de cette Istrie croate, visiblement moins urbanisé et riche que sa voisine slovène.

Savudrija

Savudrija

Nous rentrions à Trieste, pour partir le lendemain explorer la campagne slovène. On m’avait bien prévenu, mais je le vérifiais : la proximité de ce bout d’Adriatique ne suffisait pas à donner des allures méditerranéennes aux paysages slovènes, vallonnés et recouverts de forêts et pâturages annonciateurs des Alpes si proches. En traversant une forêt, nous dépassions un agriculteur juché sur un véhicule hasardeux, sorte de remorque tractée par une tondeuse, que nous étions amenés à retrouver à maintes reprises sur les routes des Balkans.

Nous parvenions ainsi dans une vallée, où quelques troupeaux paissaient en toute quiétude, et dans ce paysage bucolique les rares commerces que nous croisions étaient généralement des casinos, sortis de terre par quelque caprice de mauvais goût qui avait trouvé pertinent de planter dans la verdure, à tel ou tel croisement, un cube de verre et de béton recouverts d’affiches prometteuses d’un glamour et d’un chic empruntés à quelque imaginaire montecarlesque des plus grotesques.

En Slovénie, comme dans les autres pays des Balkans par la suite, nous découvrions que la passion du jeu affichait partout ses temples vulgaires.

Nous arrivions à Nova Goriza, ville frontalière de Gorizia, en Italie. Dans la première, l’urbanisme communiste avait laissé en héritage des barres d’immeubles nombreuses, autour desquelles le renouveau capitaliste avait implanté des centres commerciaux et zones d’activité diverses.

À Gorizia, nous retrouvions l’Italie… pour mieux nous immerger dans les Balkans, alors que les rues du centre-ville étaient piétonnisées pour une immense foire gastronomique, dont une bonne partie faisait honneur aux stands de la Serbie, de la Bosnie-et-Herzégovine, de la Hongrie, et bien d’autres. Les cochons et moutons grillés entiers sur des grandes broches rencontraient un grand succès auprès des amateurs de viande que cette tradition culinaire si fréquente dans les Balkans que nous trouvions d’ailleurs des cochons à la broche exhibés au bord de la route de façon quasi systématique par tous les restaurants que nous croisions.

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En rentrant le soir, Marlène et moi découvrions sur le quai de Trieste le ferry qui la veille mouillait contre celui de Koper. Les croisades en ferry qui écument l’Adriatique avaient, avec Trieste et Koper, deux ports d’escale bien pratiques, entre Venise d’un côté, et la côte dalmate en Croatie de l’autre, notamment Dubrovnik.

Après cette escapade au nord de Trieste, nous décidions le lendemain de prendre pour le sud, en Istrie à nouveau, pour rallier la ville croate de Rijeka. L’itinéraire, cette fois, s’éloignait de l’axe littoral pour s’enfoncer dans cette région rurale, et c’est peut-être ce qui explique, du moins en partie, la surprenante expérience frontalière qui nous attendait.
Le garde-frontière, jeune homme d’environ 25 ans, nous demanda de nous garer sur le bas-côté. « Notre système a détecté a présence de drogues à bord du véhicule », énonça-t-il de façon monotone. « Vous avez le choix entre déclarer les substances transportées et payer une amende, ou sinon on va appeler les chiens renifleurs », menaça-t-il, rajoutant seulement qu’on pouvait contacter notre ambassadeur. Le peu de conviction que le garde-frontière mettait dans ses intonations faisait passer du coup pour une récitation en forme de coup de bluff sa prestation. Aussi je décidais de m’asseoir, rieur, sur le coffre ouvert de la voiture, l’invitant à appeler ses fameux chiens et ironisant sur ce mystérieux système de détection. Après avoir mollement insisté, le voilà qui nous rends nos passeports. « Vous allez où ? », demanda-t-il alors, pas rancunier. « Rijeka », répondis-je. « Non, vous devriez plutôt aller à Opatija, c’est à côté, et c’est plus joli, Rijeka c’est juste un grand port », insista-t-il, visiblement soucieux de laisser aux touristes de passage dans son pays la meilleure expérience possible. Comme quoi, un douanier malhonnête, doublé d’un mauvais comédien, peut parfaitement faire un honorable conseiller touristique.
Nous suivions donc les recommandations de notre douanier véreux, tout en nous jurant de laver la voiture. « On aura peut-être moins l’air d’étudiants fumeurs de shit ! », avait pensé Marlène. Car il nous fallait tout de même pouvoir retraverser la frontière le soir-même pour dormir à Trieste.

Opatija avait le charme des premières cités balnéaires : celles que pouvait fréquenter l’aristocratie et la haute bourgeoisie avant la généralisation des congés et la massification du tourisme. Avec des airs de Royan en France donc, transfigurée par l’arrivée de la bourgeoisie parisienne du XIXe, Opatija s’était construite à la même époque pour accueillir les besoins récréatifs de la haute société austro-hongroise ; et si Royan s’est ensuite démocratisée, Opatija, cristallisée dans la stagnation communiste et épargnée – pour le moment – par les transhumances internationales de touristes comme celles qui ont pris d’assaut Dubrovnik, avait gardé cette touche bourgeoise et quelque peu surannée. On y trouvait de nombreux pins, des parcs même, des façades de grands hôtels à l’architecture baroque hérités de sa gloire passée, ou, pour les établissements modernes, des cafés lounge / chic, le tout sur un bord de mer aménagé de bassins, pontons, escaliers et jetées diverses, comme pour rassurer une clientèle âgée soucieuse de se baigner avec confort dans ces eaux-là aux faux airs de lacs, tant l’horizon est borné par les îles croates de Cres et Krk.

Nous repartions en fin de journée, après avoir naturellement trouvé un centre de lavage de voiture, et abondamment brossé la carlingue boueuse de la 206 de Marlène, pour rentrer ensuite, et sans encombre, à Trieste, d’où il nous fallait désormais partir pour Ljubljana, la capitale slovène.