« Vous êtes journaliste ? Ah ben j’ai un sujet pour vous ! ». Phrase redoutable, dont j’ai bien appris à me méfier, mais qui jamais ne manque d’éveiller ma curiosité. Après tout, il s’agit de mon grand départ vers la Méditerranée, à consacrer aux reportages et sujets divers que la route, sinueuse mais généreuse conseillère, saura me suggérer ici et là.

Mon conducteur, déjà soulagé d’alléger de 50 € le prix de son Paris-Marseille au volant de sa lourde Audi, se voit même maintenant signant sa tribune dans « lémédias ». Le voilà qui ménage ses effets : « vous voyez tous ces camions ? Vous n’avez rien remarqué depuis quelque temps ?.. ». S’ensuit un topo sombre sur « lézétrangers » qui viennent « prendre le travail des Français » (formule culte qu’il ne prend pas la peine d’adapter), notamment les Polonais, de plus en plus appelés à assurer du fret sur des liaisons nationales en France, « un truc que va légaliser Hollande dans 2 semaines » (ou pas…). Et, touchant de naïveté, de conclure : « Tu vois, si on remplaçait chaque conducteur étranger par un chauffeur français, on réduirait le chômage ».

L’homme, encore jeune, conduisait des camions jusqu’à il y a 2 ans. Il a fini par devoir renoncer, d’après cette concurrence déloyale, dit-il, et s’est reconverti dans le transport événementiel. Les concerts, comme ceux d’Indochine, et leurs 40 camions de fret. « 70 pour Johnny Hallyday ! ». En s’efforçant d’écouter le dernier CD de Roch Voisine, « Tu connais ? Moi non, je l’ai eu avec le boulot, on a plein de cadeaux avec les groupes, des fois même des iPads ! », le portrait d’une profession en voie de disparition se poursuit : « le problème, c’est que les mecs veulent faire leur 35h et être le soir avec leurs gosses, alors c’est les Polonais qui prennent le boulot ». Sa tribune libre ne se déploiera pas sur des thématiques comme la libéralisation des services dans l’espace européen ou l’inexistante politique d’harmonisation fiscale et sociale au sein de la zone communautaire. « Ah non mais c’est trop chiant Roch Voisine en fait ! ».

Je préfère écouter que déblatérer ou polémiquer. Mon silence gêné a dû conforter mon compagnon de route dans l’idée que le journaliste, forcément vendu au système, ne s’intéresse pas aux vrais sujets des Français. Qu’il les regarde avec hauteur et dédain. Mon projet de reportage au long cours, si lointain dans tous les sens du terme pour lui, n’aura sans doute pu que confirmer son avis. Je quitte Paris, et bientôt la France ; mais j’emporte dans mon sillage le clivage entre le microcosme journalistique parisien, dont je n’ai pourtant jamais fait partie, et le bon peuple de Gaule, dont je me demande parfois si j’en fais encore partie.

Aix-en-Provence. Sentant que le voyage déstructure mon rythme de vie, je m’astreint à un bon vieux réveil bercé par France Inter. La radio annonce que 27% des jeunes français diplômés envisagent de partir chercher un emploi à l’étranger. Il s’agit encore une fois, comme depuis plus d’un an et la polémique autour du manifeste « Barrez-vous », d’opposer les ingrats dont la France a payé l’instruction contre les recruteurs trop peureux pour utiliser ces ressources. Polémique qui tourne souvent, comme toute polémique française, de porte-voix au discours de celui qui se plaint des impôts, qu’une bonne partie de ceux qui partent en silence n’a même pas l’occasion de payer faute de revenus. Étrange pays que cette France que je quitte. A priori provisoirement, mais je n’en sais trop rien moi-même.

 

Au revoir, France.

 

L’un des privilèges du sédentaire sur le nomade est de pouvoir croiser par hasard des connaissances qu’il n’aurait pas spontanément pensé à contacter. Deux de mes anciens professeurs – mais était-ce vraiment du hasard, dans ce café à un jet de pierre de l’honorable institution où j’ai accompli mes chères études – m’ont ainsi permis de me sentir comme un Aixois du cru. Magie du voyage, que de découvrir 5 ans après que son ancienne professeur d’anglais a vécu en Algérie, et appris un peu d’arabe ! Tous les chemins mènent à Alger, c’est entendu.

Entendu notamment au détour d’une allée, sur le marché, samedi matin, dans ce centre-ville aixois si guindé. Méfiez-vous des bourgeoises aixoises, elles pourraient bien cacher des nostalgiques de l’Algérie, pardon du bled, que vous ne soupçonniez pas. Avec un sens de la gouaille interminable et le charme d’une exaspération toute méditerranéenne face à « ces austères Provençaux» qui vous redonnent de cette énergie qu’un beau voyage sait offrir au détour d’une rencontre improbable. Et même quand une commerçante Aixoise vante spontanément les mérites de la vidéosurveillance et des rondes de la police, quelques instants après elle s’extasie devant la main de Fatma d’un jeune client maghrébin…

Au revoir, clichés. A l’année prochaine, France ?