Reportages

Sinem, portrait d’une jeune Turque en conflit avec son pays

Socialiste, féministe, athée, manifestante engagée lors des événements du parc Gezi, mais d’identité et d’héritage profondément turcs, Sinem, 28 ans, incarne la jeunesse stambouliote émergente, prise entre aspirations à une vie plus libre et conservatismes sociaux. Portrait.

Au bord de la mer de Marmara, le yazlik d'Atatürk

Sinem n’a pas souhaité afficher diffuser son image dans cet article. Ici, le yazlik d’Atatürk, à Florya. Photo : Inès Salas

Nous sommes à Florya, un peu après l’aéroport Atatürk, au bord de la mer Marmara. C’est un ancien lieu de villégiature, à présent dévoré par le grand Istanbul, mais qui a réussi à garder tout le long de la côte son air doux et ses habitudes mondaines.

Ils marchent sur une longue passerelle en bois foncé. Derrière eux s’étend sur l’eau une grande maison en bois blanc construite sur pilotis. C’est le yazlık d’Atatürk, la maison d’été où, à la fin de sa vie, il avait pour habitude de venir se reposer, se baigner, et consacrer du temps à sa dernière fille adoptive, Ülkü.

Sinem et Hakan marchent côte à côte en se serrant fort par la taille, lui pull gris élégant et elle trench bleu serré à la taille. Ce jour-là, il y a une légère brise qui fait onduler le drapeau turc, tendu très haut dans le ciel. Elle passe sa main sur le dos d’ Hakan et lui attrape le bras. Tout en continuant à marcher, elle finit par y poser sa tête. Ses cheveux coupés au carré et teints en roux orangé, éclairés par le soleil de fin d’après-midi, brillent de reflets très vifs. Ils se regardent, il la regarde de ses grands yeux noirs aux longs cils.

Histoire d’une jeunesse amoureuse

Cela fait maintenant huit mois qu’ils sont ensemble. Ils travaillent dans la même entreprise, une des plus grandes compagnies d’assurance de Turquie. C’est là-bas qu’ils se sont rencontrés.

Au début Sinem et Hakan étaient amis : ils faisaient de la course à pied ensemble dans la forêt de Belgrade, au nord d’Istanbul. Grand sportif, Hakan, 29 ans, avant de travailler comme employé de bureau pour la compagnie d’assurance, était joueur de foot chez les jeunes espoirs de l’équipe de Besiktas, une des plus grandes de Turquie, jusqu’à ce qu’un accident mette brutalement un terme à sa carrière . Lui n’en parle pas, il est doux et réservé, c’est Sinem qui raconte ça avec enthousiasme. Un jour, leur amitié s’est transformée en amour.

« Comment ? Pourquoi ? Alors qu’on est si différents… », Sinem est la première surprise de cette relation : lui est croyant pratiquant, elle athée ; elle est socialiste, lui conservateur; elle a fait des études, lui les a arrêtées très jeune. Sinem est trop pragmatique pour croire à sa relation :

« Je ne vois d’ailleurs pas comment on pourrait continuer ensemble ; pour l’instant ça va, il n’y a pas d’enjeux mais si par exemple, on se fiance ou se marie, si on a des enfants, il se mettra à parler de religion, d’imam, d’éducation à l’islam tout ça, et ça je ne peux pas. J’essaie de lui ouvrir les yeux sur la religion, de lui demander s’il croit tout ce qui est écrit, pourquoi il croit, il répond rien… il a du potentiel pour « évoluer », mais c’est très difficile, il dit qu’il ne m’embête pas avec ça, alors que je devrais faire pareil…».

Malgré tout, avançant à tâtons, leur amour s’ancre et se renforce. Depuis le début de leur histoire, ils ne passent pourtant que des après-midis et quelques soirées ensemble. Il n’y a pas une fois où Hakan ne finisse par rentrer chez lui, par loyauté familiale, pour ne pas laisser seule sa mère avec qui il habite. Sinem enrage: « il pourrait au moins libérer une ou deux soirées par semaine, ou un week-end de temps en temps ; je n’arrête pas de lui dire … ». Elle a le cœur transparent – elle ne peut rien cacher ni à lui ni aux autres, mais le temps passant, sur ce point, elle a fini par l’avoir résigné.

Les familles d’Hakan et de Sinem ignorent qu’ils existent l’un pour l’autre, leurs collègues aussi. En Turquie, avoir un petit copain en dehors des cadres bien établis reste épineux, et si malgré tout, les familles savent et ferment les yeux, il convient de ne pas en parler, de rester discret.

Vivre en colocation : un combat de trois ans

Le soleil à présent se couche sur la jetée de Florya. Chacun s’apprête à retourner chez soi : Hakan fait signe au dolmuş, le taxi collectif, de s’arrêter. Sinem monte d’un pas décidé. Elle fait un grand geste d’au revoir à Hakan qui la regarde partir en ouvrant grand des yeux tendres.

Une fois assise, elle prend son portable dernier cri et consulte ses mails. Elle part en direction d’Osmanbey, un quartier sur la rive européenne qui se situe derrière la place Taksim, plus exactement à Kurtuluş (« libération » en turc), « un quartier où il y a encore beaucoup d’Arméniens, de Grecs et de Juifs qui vivent, un quartier tolérant », rappelle Sinem fièrement. Depuis un an et demi, elle y vit en colocation avec une amie, Çiğdem, qui travaille aussi dans une compagnie d’assurance. Cet appartement, les deux jeunes femmes en sont fières, car il a été acquis de haute lutte, comme le rappelle Çiğdem :

« En Turquie, si tu n’as pas une bonne raison, comme étudier dans une autre ville ou te marier, ce n’est pas normal de ne pas habiter avec sa famille, même quand tu es majeur et que tu gagnes ta vie… ».

« En fait, vouloir vivre seul est perçu comme un abandon de la maison, c’est honteux socialement », renchérit Sinem. Toutes les deux ont dû se battre pendant des années contre leur famille pour pouvoir partir. Sinem, elle, a mis plus de trois ans: « ma mère avait l’impression que je l’abandonnais sans raison », raconte-t-elle, « enfin sans raison valable, car si j’étais partie pour me marier, elle aurait dansé et fait la fête ».

Après son départ, sa mère et sa sœur ont pleuré pendant plusieurs semaines, mais ont fini par accepter la situation « à condition qu’aucun autre membre de la famille ne soit au courant ». « Ma sœur est en fait assez traditionnelle comme fille », commente-t-elle avec un peu d’ironie et un haussement de sourcils. Quant à son père, depuis cette histoire, il ne lui parle plus. « Il ne nous a jamais demandé où Sinem était partie, il fait comme si elle vivait toujours avec nous » raconte sa sœur. Mais pour Sinem, le jeu en valait la chandelle : « je voulais vivre plus près du centre, je devais faire une heure et demie de transport par jour pour aller au bureau, je voulais être libre aussi, avoir un lieu où je puisse inviter mes amis, un lieu ouvert à tous ».

Et Sinem en a effectivement fait un lieu d’accueil puisqu’elle est – chose peu courante pour une jeune fille turque – membre actif du site Couchsurfing. Elle reçoit ainsi régulièrement des jeunes du monde entier de passage à Istanbul. Dernièrement, ce sont trois Allemands, la vingtaine, qui ont fait étape sur ses canapés.

Engagée politiquement, sans s’encarter

On est vendredi soir. Sinem a organisé une soirée chez elle, « entre amis ». Décontractée, en T-shirt Mickey et jean bleu clair, elle accueille chacun de ses invités, les sert dans ses bras, les embrasse, les fait asseoir. Sur la table basse du salon, il y a toutes sortes de mezzés, ramenés du supermarché du coin : Sinem n’est pas cuisinière, elle n’aime pas ça. Il y a déjà une dizaine de personnes, turques, étrangères qui sont assises sur les deux canapés blancs en toile. Les fenêtres sont entrouvertes. Assis à cheval sur les accoudoirs, un jeune homme fume, les autres discutent avec passion. Les voix se mêlent, se bousculent. Au milieu du brouhaha, Sinem en profite pour s’éclipser un moment pour préparer du thé. Elle attend de l’entendre bouillir dans le demlik, sorte de samovar turc. Elle revient et sert le thé brûlant dans des verres tulipes posés sur un plateau. « Tout le monde est servi ? », demande-t-elle en turc puis en anglais. Elle finit par s’asseoir en tailleur sur un des canapés.

Très vite, la discussion déjà animée vire au politique : son œil brun en amande est aux aguets. D’une voix forte et assurée, Sinem finit par intervenir, et avec un charisme naturel monopolise l’attention en discourant, pleine de verve et d’ironie, sur le Premier ministre qu’elle appelle d’un ton railleur « Tayyip », sur ses dernières réformes « ridicules », sur « cette société d’hommes » qu’elle « déteste ». Une de ses invitées étrangères ne peut s’empêcher de dire que la Turquie a peut-être des défauts mais que c’est un beau pays et qu’on s’y sent bien. Sinem l’interrompt, elle lui attrape le bras et lance fort en interpellant les autres invités :

« Quand je vous entends tous me dire combien Istanbul est fabuleuse, et la Turquie tellement hospitalière, je me dis que vous êtes fous : qu’est-ce qu’il y a de bien dans cette société, avec ce gouvernement ? Qu’est-ce que vous venez chercher ici ? Des journalistes emprisonnés ? Un Premier ministre qui nous dit que maintenant il faut avoir trois enfants par femme ? Franchement, qu’est-ce qu’il y a de bien ici ? »

Le brouhaha a cédé le pas au silence. Personne ne répond. Les invités boivent leur thé, pensifs, comme soudain paralysés par sa franchise qui fait plier en face. Toute la soirée, comme une catcheuse sur un ring prête à en découdre, elle répond un à un aux arguments, occupe le terrain. « Le combat est là, le combat est là », murmure un de ses hôtes en la regardant.

La politique, au sens fort d’engagement dans la cité, avec l’énergie combative qu’elle demande, est au cœur de la vie de Sinem. Ce souci du collectif lui semble profondément porteur de sens. Elle l’applique jusque dans les dimensions les plus quotidiennes de sa vie : depuis ce qu’elle mange – elle est végétarienne depuis cinq ans pour des raisons éthiques et écologiques, jusqu’à ce qu’elle partage avec les autres- son salon, ou même son salaire, puisqu’elle aide financièrement sa sœur et ses amis en difficulté, ou encore ce qu’elle lit et regarde – des livres et films « sociaux » qu’elle considère comme des « devoirs à la maison », sans oublier le plus important : ses engagements militants et associatifs pour le droit des travailleurs, le droit des femmes, pour le réaménagement concerté de la ville d’Istanbul, jusqu’aux événements du parc Gezi du mois de juin dernier.

Son engagement dans la vie sociale est peut-être aussi pour Sinem une façon de remettre de l’idéal dans un quotidien professionnel qui n’en a guère à offrir. Ingénieure physicienne, diplômée d’une université prestigieuse, l’ITÜ – Istanbul Teknik Üniversitesi, Sinem a été embauchée par une grande compagnie d’assurance turque, dans le département de gestion des risques. Elle analyse toute la journée, dans un open space géant, avec plus de cinquante personnes dans la même salle, des dossiers, et évalue le risque technique et financier que court l’entreprise en y investissant. Elle n’aime pas son métier. C’est un sujet dont elle ne parle d’ailleurs presque jamais. Elle aurait préféré faire de la recherche en astrophysique où elle excellait, mais sa famille ne pouvait pas la soutenir financièrement pour des études plus longues, alors – comme tout le monde – elle a cherché un emploi, si possible qui payait bien. Elle travaille près de dix heures par jour et gagne entre 3500 et 4000 lires par mois, ce qui équivaut à environ 1400 euros, un bon salaire cependant sur le marché turc où le revenu minimal est de 940 lires (350 euros).

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Dans l’appartement de Sinem. Photos : Inès Salas

Elle tente depuis plus d’un an de se reconvertir dans quelque chose où elle se sentirait véritablement utile, qui répondrait à son désir d’améliorer la vie de la collectivité. C’est au fond de son salon, sur un grand porte-manteau, qu’on trouve trace de cette reconversion en cours : posés, énigmatiques, au milieu des vestes et des vêtements, on découvre des casques d’ouvriers, un jaune et un blanc. Ils brillent comme des trophées ou des vestiges suivant la façon dont on les regarde. Ces casques, Sinem les met pour aller inspecter des chantiers, vérifier les conditions de travail des ouvriers. Elle suit en effet activement une formation sur la sécurité au travail, et devrait dans quelques mois au sein de sa compagnie, changer de secteur pour travailler en tant que spécialiste de ces questions. « Les conditions de travail en Turquie sont très mauvaises. Chaque jour, dans ce pays, au moins cinq personnes meurent à cause de ça », dit-elle d’un air préoccupé. « Mais s’il n’y avait que les ouvriers… Les « cols blancs », qui pensent que ça ne les concerne pas parce qu’ils ne se considèrent pas comme des travailleurs, sont aussi victimes d’abus et d’exploitation, je me bats aussi pour eux ». En effet, Sinem est membre actif d’une association qui lutte pour le droit des travailleurs, en particulier des cadres. Avec une dizaine d’autres personnes, elle organise régulièrement des séminaires pour « informer », participe à des forums, à des réunions hebdomadaires.

« C’est ma contribution politique », affirme celle qui par ailleurs n’appartient à aucun parti. « Je suis socialiste mais je n’ai pas de carte. De toute façon, être socialiste en Turquie, c’est faire partie d’une minorité négligeable », confie-t-elle. En effet, Sinem se situe difficilement sur un échiquier politique turc polarisé entre partisans du kémalisme – le nationalisme d’Atatürk, et de l’islam politique de l’AKP. « Bien que laïque, je ne suis pas kémaliste, car je ne considère pas qu’on solutionne les problèmes en bannissant toutes les minorités – les Alévis, les Kurdes, et tous ceux qui ne sont pas définis comme « Turcs »», assène-t-elle sans concession.

Occupy Gezi

Ces casques-là, avec Çiğdem, elle les a aussi portés pendant le mouvement du parc Gezi, auquel – comme une grande partie de la jeunesse stambouliote – elle a activement participé dès le début. Comme beaucoup d’autres, elle se souvient dans les moindres détails de ces jours d’Occupy Gezi, dont elle est capable plusieurs mois après de faire un référé jour par jour ; elle rappelle au besoin qu’on s’y armait de citrons pour s’asperger le visage en cas d’attaque aux gaz lacrymogènes.

Nous sommes dans un café associatif, perdu dans les rues de Beyoglu, derrière la place Taksim, un soir tard, quand Sinem, pressée par les questions, finit par en faire le récit. Elle a posé sa tête dans ses mains, comme pour ne pas vaciller. Les yeux pleins de lumière, de fierté aussi, elle parle. Elle a de l’émotion dans la voix quand elle se rappelle en même temps qu’elle raconte, que tout a commencé le 1er mai 2013 – date hautement symbolique pour les Turcs depuis le sanglant 1er mai 1977, quand le gouvernement a interdit à la population de se rassembler pour défiler. « Le gouvernement avait donné pour argument qu’il y avait des travaux trop importants sur la place Taksim, tu parles ! », dit-elle. Le projet – très controversé – visant à refaire la place Taksim, en la rendant piétonne et en reconstruisant dans le parc de Gezi une ancienne caserne ottomane en y ajoutant un énième centre commercial, était en effet en cours depuis des mois et mené – parmi une impressionnante série d’autres rénovations urbaines – sans aucune concertation ni consultation des citoyens. Cette décision autoritaire s’inscrivait par ailleurs dans une série de déclarations et de mesures prises les années précédentes par le gouvernement Erdoğan, restreignant entre autres la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté de réunion, le droit à l’avortement, pour ne parler malheureusement que de quelques-unes.

Avant que le mouvement d’Occupy Gezi proprement dit n’éclate, Sinem avait suivi le déroulement des travaux sur le site d’une association d’architectes qui s’y opposait. « Régulièrement, j’allais voir où ça en était, j’étais catastrophée et triste mais je n’aurais jamais cru que ce serait ça, cette histoire de parc où on n’allait jamais, qui ferait tout exploser », confie-t-elle. La défense du parc Gezi, qui n’était pas particulièrement aimé des Stambouliotes, est en effet devenu soudainement un lieu catalyseur, lieu symbolique de résistance à la dérive autoritaire de l’AKP au pouvoir.

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Place Taksim, lors du mouvement Occupy Gezi. Photo : Sinem

Bien que travaillant, Sinem s’est rendue tous les jours sur la place Taksim, à toutes les réunions, les événements. Elle y a également passé plusieurs nuits, sous les tentes de fortune installées dans le parc. Même ceux qu’elle croyait apolitiques ou hostiles se sont joints au mouvement. « C’était très étrange, un peu fou », raconte-t-elle, « des amis, des collègues sur lesquels je n’aurais jamais parié sont venus avec nous… Jusqu’à ma mère qui nous rejoignait les jours calmes ! ». Les Turcs étaient tenus au courant par les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook de ce qui se passait minute par minute. « Il ne fallait pas compter sur notre télé de vendus », raconte Sinem, « le soir du 2 juin quand les événements ont commencé à prendre de l’ampleur, ils ont diffusé un documentaire sur les manchots ! Un documentaire sur les manchots, vous vous rendez compte ?! ». Les événements de Gezi ont permis à la jeunesse turque et plus généralement à tous ceux qui voulaient montrer que la Turquie n’était pas le royaume d’un despote, de s’unir et de parler d’une seule voix. « Jusqu’à Gezi », commente Sinem avec un regard qui s’embrume, « j’avais l’impression de vivre sur une île, d’être seule avec quelques amis qui aspiraient à plus de liberté, de démocratie, mais à ce moment-là, je me suis aperçue que nous pouvions être des milliers et que nous partagions une conscience politique », et elle ajoute : « c’est ça que ça a changé Gezi, ça a fait de nous des êtres politiques ».

« Ce moment de Gezi était magnifique », poursuit-elle dans un élan d’enthousiasme, « la Turquie d’ordinaire si déchirée, opposant les ethnies, les religions, les laïcs, ceux qui ne le sont pas, se retrouvait ensemble, rassemblée autour d’une même lutte ». Il y a beaucoup d’émotion dans sa voix, « j’ai vu des musulmans anticapitalistes manifester avec nous les jeunes, étudiants, cadres, laïcs, occidentalisés ; j’ai vu un vendredi des jeunes socialistes faire un cordon de sécurité autour de croyants en train de faire la prière ». Elle s’arrête quelques secondes, puis reprend : « pour moi, Gezi c’était comme un rêve, une utopie de vivre ensemble en actes : il y avait beaucoup de tolérance, de solidarité, d’entraide, tout était gratuit, simple ».

Bien qu’activement investie, Sinem considère qu’elle n’a pas agi aussi courageusement que ceux qui affrontaient par exemple physiquement la police, leurs canons à eaux et l’énorme quantité de gaz lacrymogènes lancés sur les manifestants. « Eux ont vraiment risqué leur vie, moi je suis restée à distance », dit-elle en ôtant enfin son menton de ses mains qu’elle pose sur ses genoux. Elle se remet droite sur sa chaise, silencieuse pendant quelques instants. Elles frottent ses mains l’une sur l’autre, de stress sûrement, de honte peut-être. Elle ne répète pas ce qu’elle avait raconté précédemment, elle n’y reviendra d’ailleurs jamais, elle ne redit pas que depuis les événements de Gezi, « cet environnement de guerre » où des hélicoptères survolaient tout le quartier et des cordons de police encerclaient jusqu’à sa rue, elle souffre de stress important et de diarrhées chroniques. Pourtant quand on lui demande si elle retournerait place Taksim si les manifestations reprenaient, elle répond : « bien sûr, j’irai ».

Sur un air de chanson triste

« Üzgünüm acı sözlerim için ; Üzgünüm seni kırdığım için ; Haklısın bana darılsan bile ; Beni terketsen bile ; Ne yaparım ben böyleyim »… « Ben böyleyim », « moi je suis comme ça »… Sinem est sur scène dans une robe à paillettes vertes, ses cheveux orangés forment une couronne de boucle sur son visage spécialement maquillé pour l’occasion. On est en automne, le soir, il fait frais: Sinem chante pour la fête semestrielle de sa compagnie d’assurance. Elle en a été désignée chanteuse officielle. Les invités / collègues sont conquis. On les voit danser, ils reprennent en chœur les paroles de cette chanson turque qui comme beaucoup d’autres est belle, vivante, mais pleine à craquer de cette hüzün, cette mélancolie qui vient du fond des cœurs.

Sinem danse sur scène, sa voix résonne dans les poitrines. Elle dégage une force et une sensibilité très grandes.

« En fait, je suis une vraie émotive », confie-t-elle, avec son regard droit et franc, et son air poulbot. Elle est allongée sur une chaise longue sur la terrasse de son yazlık, modeste maison familiale, d’été, située à une heure d’Istanbul au bord de la mer de Marmara. Entre deux discussions, elle lit Germinal de Zola, « une belle représentation du peuple, des ouvriers, un vrai roman socialiste ». Elle a l’air fatigué, son visage est grave. Il sourit peu, comme toujours trop préoccupé par ce qui l’entoure. Ce jour-là, sa mère a cuisiné toutes sortes de mezzés: du börek, de la salade grecque, des galettes au fromage et à la menthe, du riz au pois chiches. Elle sert Sinem comme une reine. Elles se ressemblent : les mêmes cheveux oranges, les mêmes yeux en amande.

Sinem discute beaucoup avec sa mère, ancienne employée dans une usine de laine, femme au foyer depuis son mariage. Elle œuvre à essayer de la faire changer: « je veux qu’elle ait conscience de ses droits, qu’elle soit une femme plus indépendante, qu’elle ait des activités et d’autres buts que ses enfants », dit-elle décidée.

Sinem a le goût des autres, le souci de les rendre plus libres, plus forts, surtout les femmes qu’elles considèrent dans une société turque encore massivement patriarcale comme plus vulnérables. « Nous sommes faibles et finalement très seules », avoue-t-elle en finissant de boire un jus d’oranges fraîches que sa mère vient de lui servir. Un grand silence s’installe. Sinem regarde la mer depuis la terrasse, d’un air pensif et triste. Sa mère passe, s’assoit, repart. Son père est aussi là mais il n’apparaît pas – il est dans une pièce à part : le couple ne se parle presque plus, et depuis l’« affaire » de la colocation, le père ignore sa fille et réciproquement. « De toute façon, mes parents n’avaient que des histoires… On ne peut pas parler avec mon père, il est dogmatique, autoritaire, c’est mieux comme ça », dit-elle en posant son verre abruptement sur la table. Ses parents vivent donc l’un à côté de l’autre, comme des colocataires que seul l’intérêt lierait. Cela dure depuis près de vingt ans maintenant : un palliatif au divorce pour des générations encore conservatrices.

La mère de Sinem s’appelle Işık, « lumière » en turc, son père Mesut qui signifie « heureux », « et le tableau est à peu près tout le contraire », commente Sinem. La phrase résonne comme un écho au fond de tristesse irréductible qu’il y a en elle…

« Toute petite, j’ai eu conscience de ça, de cet échec, j’ai voulu que ma mère soit heureuse, j’ai voulu la rendre heureuse », confie-t-elle, avec du chagrin dans les yeux. Comme une fêlure sans réparation possible, Sinem ne croit pas à un futur « portrait de famille réussi », même si elle s’imagine sûrement un jour avoir des enfants. Et c’est en Turquie, le pays où elle est née, qu’elle envisage de vivre et de donner la vie. « Je me marierai, car socialement ici, quand on veut avoir des enfants, il est difficile de faire autrement, mais je ne me forcerai pas à rester avec mon mari », avoue-t-elle, « je me sens assez forte pour éduquer mon enfant seule, moi-même ». Quand on lui demande quel rêve elle aurait pour cet enfant,elle réfléchit quelques instants et répond :

« Ce que je voudrais, c’est élever une belle personne, citoyenne turque, je veux dire, qui accepte sans discrimination tous ses concitoyens comme turcs ; mais surtout je voudrais l’élever pour la communauté des humains. »

Elle dit ça avec calme, presque recueillement.

« Pour l’amour de l’humanité ». Elle sourit. Le soleil, sous la tonnelle, éclaire son visage en clair-obscur. Comme une promesse.

Le rivage de la mer de Marmara. Photo : Inès Salas

Bain au crépuscule, sur le rivage de la mer de Marmara. Photo : Inès Salas

Commentaires

1 Comment

  1. J’aimerais beaucoup faire connaissance avec Sinem, nous habitons dans le même quartier…

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