Deux semaines en Algérie, où la solitude toute relative du voyageur m’aura permis de découvrir la générosité presque embarrassante des Algériens, quelques-uns de leurs travers, mais surtout, de voir comme un miroir tendu âprement révélateur sur l’état… de la France.

Port de Marseille – Skikda, 13 & 14 février

Il y avait plein de bonnes raisons pour justifier ma décision de faire le tour de la Méditerranée sans avion, quitte à opter pour le bateau, plus lent. Certains y mettront l’exaltation du baroudeur en mal de romantisme. D’autres y verront la conscience écologique du voyageur soucieux de son bilan carbone. Certes. En tout cas, n’y mettez pas l’argument économique : voyager en bateau est bien 2 fois plus cher que l’avion, du moins sur un Marseille-Algérie. Plutôt qu’un transport pour pauvres, c’est celui des voyageurs qui se déplacent avec trois fois leur poids en bagage. « C’est les cadeaux pour la famille ! », m’a expliqué un quinquagénaire, écartelé entre le fait de faire plaisir et l’obligation rituelle. C’est donc dans une cohue de sacs en toile cirée aux motifs désuets que j’embarquai à bord du Tarek Ibn Ziad, un vieux ferry pour émigrés rentrant au bled, au port de Marseille.

"Zmigris" rentrant en Algérie avec leurs voitures surchargées

Le « retour au bled », sur le quai de la gare maritime de Marseille. Photo : Antony Drugeon

Le bateau était si délabré que les portes vers le pont ne fermaient pas, au grand dam des plus habitués. Qui disaient que le navire avait été vendu au Sénégal, que c’était sa dernière année de traversées vers l’Algérie. Pourtant, ce navire portait le nom de ce glorieux général berbère ayant conquis l’Andalousie aux Espagnols et qui, plutôt que d’envisager une retraite tactique, avait détruit les navires de ces hommes en débarquant sur la rive ibérique. Pour mieux leur lancer « où est l’échappatoire ? La mer est derrière vous et l’ennemi est devant vous ». Avancer, vaincre… ou périr. Si avoir rendu mon appartement de région parisienne pour réaliser mon tour de la Méditerranée sur cette vieillerie était quelque peu moins épique, je me persuadai que c’était là un beau sillage dans lequel m’inscrire. On a la gloire que son époque veut bien nous fournir.

A défaut de m’avoir coûté moins cher que l’avion, le Tarek Ibn Ziad m’offrait surtout le pari d’une incontournable lenteur, de celle qui impose un rythme que nul passe-temps ne saurait réduire sérieusement. J’embarquai en pensant que cette lenteur me ferait vivre de formidables rencontres avec mes compagnons de navigation. Naïveté du romantisme. Car finalement la lenteur elle-même m’a enveloppé. Il était pressant de perdre son regard dans le cuir éventré du fauteuil d’à côté. Je m’en acquittai consciencieusement. J’avais beau partir faire le tour de cette Méditerranée sur laquelle je naviguais désormais, il me fallut quelques heures et la nuit tombée pour me décider à flâner sur le pont. J’en revins aussi solitaire que j’étais parti, lutter contre le froid sur mon siège non inclinable. Les rencontres ne se préméditent pas.

Un bon voyage s’accompagne d’une lecture de circonstance. Évidemment, je partais avec Fernand Braudel, dont La Méditerranée me rappelait doctement quelques règles climatiques de base sur cette mer. Notamment, qu’en hiver les tempêtes peuvent être redoutables. Que n’y aurai-je pensé plus tôt. Moi qui pensais un peu vite connaître le bateau, pour avoir jadis navigué de Sète à Tanger – un trajet deux fois plus long (mais c’était alors en été) –, j’étais jusque-là certain de n’être pas sujet au mal de mer. On apprend beaucoup sur soi, en voyageant, me suis-je dit en rendant mon repas par dessus le bastingage à cette Méditerranée si mouvementée. Je me suis surpris à penser qu’elle risquait d’être longue, cette année.

La nuit fut finalement riches de rencontres, globalement désintéressées, au détour d’un couloir ou sur le pont. Il m’aura juste fallu me défaire du vieux Hamid de Toulouse, dont la bienveillance a fini par dévoiler les desseins : étant au RSA, il voulait trouver un partenaire pour investir dans son projet de bar-tabac dans la cité rose. La réflexion fut difficile, mais je décidais finalement de renoncer à cette opportunité. « Pourquoi ? », me répondait, convaincu et presque convaincant, Hamid. C’est vrai, pourquoi ne pas avoir des parts dans un bar-tabac de Toulouse ? Ou de l’art d’inverser la charge de la motivation. Je décidais d’éconduire le brave Hamid, mi-amusé, mi-admiratif devant ce don Quichotte de la petite entreprise.

Mon débarquement a sans doute été un saut dans l’inconnu pour le service des douanes du port de Skikda, déjà peu habitué aux gouar (occidentaux) et encore moins aux journalistes. J’avais beau avoir mon visa presse, on me demanda de surcroît des documents juridiquement inutiles : la carte de presse (que je préférais garder cachée sur moi, car périmée), une feuille de mission (que l’ambassade avait gardé et m’assurait ne plus être nécessaire). Je n’avais pas même l’adresse de résidence ni le nom de famille de mon hôte. Les contrôles étaient plus que cordiaux, presque amicaux. Seulement le mot journaliste, pour qui porte un uniforme, éveille des craintes procédurales qui confinent à l’irrationnel. J’assistais, en spectateur amusé, la valse des autorisations, des contrôles, des « allez-y », des « non, revenez en fait » et autres « suivez-moi ». Les autres passagers eux-même étaient abasourdis par les nombreux contrôles dont j’ai fait l’objet. J’avais mon temps.

Le port de Skikda.

Le port de Skikda. Photo : Antony Drugeon

Sur le bateau, Younès, quinquagénaire parti en France pour y acheter un bateau de plaisance, s’est senti investi de la mission de veiller au bon démarrage de mon périple. Son fils Ilyes, étudiant à Skikda, se charga donc de me récupérer à la sortie du port, pendant que son père déchargeait son convoi. Ilyès se chargea de changer mes euros au meilleur prix du marché noir, et avec ses amis, me fit une rapide visite en voiture de Skikda, me trouva une carte SIM algérienne avant de me déposer à la gare routière après un rapide café, pour que je file vers Constantine, où j’étais hébergé le soir-même. Difficile d’être plus généreusement et spontanément pris en charge.

Constantine & El Khroub, du 14 au 17 février

Ce n’est pas non plus une fois arrivé à El Khroub, à 10 kilomètres de Constantine, chez Nazih, frère d’un ami rencontré à Paris et que je ne connaissais pas encore, que j’ai pu payer en dinars. La règle tacite des 3 jours tout payés par l’hôte ne me permit jamais de me défaire du moindre de mes billets : dans son obsession à tout payer, une sorte d’honneur semblait en jeu. L’hospitalité est ici plus qu’une valeur ; c’est bien une question d’honneur. J’essaie de me consoler en pensant que ma présence, en brisant la monotonie du quotidien, est une forme de contrepartie ; sans trop vouloir y croire non plus : ce serait prétentieux.

Portrait de Nazih à El Khroub

Nazih, chez lui. Photo : Antony Drugeon

Nazih vit avec sa mère et sa sœur dans la maison préfabriquée de fonction de la première, en bordure du centre de livraison de pétrole de Naftal, l’entreprise publique de raffinage et distribution de pétrole, au milieu des champs d’El Khroub, tandis que la seconde prépare son bac. Un petit monde dans lequel mon unique lien avec le reste de l’univers ou presque fut Nazih et sa voiture.

S’il serait bien parti vivre en France, il se refusait à laisser les deux femmes seules, son père étant divorcé et parti vivre à l’autre bout du pays. La vie ici ? « Tu t’ennuierais au bout d’un mois », me lâcha-t-il les dents serrées. Après son travail, qui ne l’intéresse pas, il retrouve sa bande d’amis, fournie et pleine de vie, le plus souvent chez l’un d’eux, « parce qu’il n’y a rien pour sortir à Constantine ».

La beauté stupéfiante de la cité, accrochée au bord de ses falaises comme un oiseau prêt à s’envoler, était de celle qui ravie le touriste et étouffe l’habitant. Sur l’inévitable pont de Sidi M’cid, je jouais plus volontiers le premier plutôt que le second. Mes deux autochtones de guides faisaient d’ailleurs semblant de s’étonner encore du paysage.

Mais ils en vinrent à me parler du goût d’un autre type de visiteurs pour ce pont : les candidats au suicide. A peine m’avaient-ils informé du « phénomène » que j’aperçus, au milieu du pont, un jeune homme se tenant en équilibre sur le hauban du pont. Il n’était qu’à quelques centimètres d’un vide de 175 mètres. Allait-il sauter ? Une bourrasque de vent allait-elle l’emporter ? Un militaire l’invectiva de loin en s’approchant, tandis que le jeune regagna mollement le tablier du pont et ses amis, fier de la photo qu’ils venaient de réaliser de lui et qui lui permettrait sans doute de donner du piment à son compte Facebook. Le sermon du militaire devint pour ce que j’en compris un argumentaire sur l’intérêt de rester en vie, adressé à une bande d’ados désœuvrés. Ambiance.

En passant le pont, nous commençâmes à grimper la colline qui mène vers « l monouma », comprenez « le monument [aux morts] », qui désigne cet arc de triomphe construit par les Français. Là, nous croisâmes un policier, vautré plus qu’assis sur un muret, les jambes écartées, et jouant avec ses menottes comme Clint Eastwood avec son revolver dans un western-spaghettis, alors qu’il regarde passer « la populace ». « Oua 3alikoum as-salam », me glissa-t-il d’un ton sec, frustré que je n’ai pas pris la peine de le saluer décemment, par autre chose qu’un vague mouvement de mes yeux.

Chaque jour ou presque, sur les routes, j’ai vu un accident. A El Khroub, vous pourrez même trouver un ancien pont, d’une route condamnée. Sous ce pont, la route est régulièrement refaite, par surcouche successive de goudron, tant et si bien que régulièrement des camions percutent le pont, désormais trop bas. En voyant un soir un poids lourd couché sur le côté, je me suis demandé comment ne pas penser au conducteur, sans doute blessé, voire peut-être tué. Et aux fonctionnaires responsables de la voirie… L’Algérie, c’est aussi ça.

Un jour, Adil, l’oncle de Nazih, m’emmena à la mairie pour y faire une « photocopie légalisée » du passeport. Le hall de la mairie ressemblait à une banque, avec des guichets. Sauf qu’on dirait qu’un krach boursier y était en cours, avec des ruées d’administrés s’agglutinant à chaque fenêtre et hélant la fonctionnaire municipale qui, derrière, ignorait superbement ce brouhaha, occupée à quelque affaire. Le document nous a-t-on finalement dit, ne pouvait être délivré que par la wilaya (préfecture). Qu’importe, Adil connaissait quelqu’un. Nous nous échappâmes de ce petit Wall Street pour le bureau de ce responsable.

Dans un immense bureau à hauteur de son importance, M. le fonctionnaire municipal peut recevoir jusqu’à 20 administrés (dont l’un dans un énorme fauteuil en cuir), mais surtout sur recommandation. Pour ma requête a priori peu réglementaire, j’ignore ce qui a été le plus déterminant, entre l’entremise d’Adil et mon petit numéro de charme en arabe. Toujours est-il que l’homme a pris son air de grande mansuétude, et du bout de son stylo rouge a certifié la photocopie. En remettant le précieux sésame, il rajouta, l’air entendu : « Tu vois, c’est ça la solidarité islamique ! ». Et d’enchaîner plus ou moins subtilement sur une (énième) tentative de séduction aux charmes de la foi musulmane, arrivée totalement par surprise dans ce cadre purement administratif. L’islam serait donc l’art de se rendre des petits services mutuellement, un club sympa en quelque sorte. Donnant-donnant. Dans les services comme dans les vâcheries, m’expliqua-t-on en substance ensuite. « 3in bil 3in, quoi ! » (œil pour œil), ajoutais-je alors fort opportunément. Grand éclat de rire. Ils ne s’attendaient pas à ce que je cite la loi du talion en arabe. Cette petite pirouette linguistico-théologique m’aura sorti d’une conversation qui devenait pénible. Si même les représentants de l’État, bien rasés, riches et puissants s’y mettent…

Gare routière de Sétif, le 17 février

A Sétif, en m’installant dans le bus, au bout de quelques minutes, j’ai eu la surprise de voir l’agent de la gare routière grimper dans l’habitacle, venir à mon niveau, et me déclarer d’une voix respectueuse mais mystérieuse : « M. le directeur de la gare souhaiterait vous voir, veuillez me suivre s’il vous plaît », ou quelque chose d’approchant dans un français hésitant. Certain de mon innocence, mais déstabilisé par l’étrange convocation, je descendais donc du bus un peu inquiet. Quelqu’un aurait-il glissé des stupéfiants dans mon sac ?

Me voilà donc à la porte du bureau du directeur. On me fit signe d’entrer. Derrière son bureau, dans une grande pièce presque vide, un homme d’une soixantaine d’années, le costume gris austère et les lunettes trop grandes et légèrement teintées, m’adressa… ses remerciements. Il faut croire qu’un gaouri (occidental, singulier de gouar) qui vient demander un renseignement dans le local du personnel de la gare routière de Sétif est un honneur qui ne peut que remonter jusqu’au directeur. On n’y est sans doute habitué ni à ce qu’on demande des renseignements dans cette pièce en retrait du quai de la gare, ni aux touristes européens. Enfin, on s’y sentait utile ! Comprenant la solennité du moment et le prestige de la fonction de mon interlocuteur, je rentrais le ventre et écartais les épaules, tandis que l’homme me racontait ses années passées jadis à Saint-Étienne. Je ne connais pas la métropole stéphanoise, il n’empêche, la conversation se clôt sur de chaleureuses salutations et une grande poignée de main digne des chefs d’État. Surtout, si vous passez à la gare routière de Sétif, demandez un renseignement.

Akbou, du 17 au 19 février

Classique des westerns-spaghetti, Le bon la brute et le truand peut se faire malgré tout censurer

La scène du bain de Tuco, dans Le bon, la brute et le truand.

Dans le car pour Akbou, on diffusait une version « algérienne » du fameux Le bon, la brute et le truand. Ce qui signifie la censure de quelques scènes : quand Tuco sort du bain, ou quand il se vante de ses multiples conquêtes féminines. J’ai découvert le western hallal.

Ville industrielle de petite kabylie, on n’y voit surtout des maisons et des usines toutes aux formes carrées, sans vision claire du plan d’ensemble de la ville. Mon rendez-vous est ici plutôt professionnel, et le reportage réalisé m’aura privé de la visite d’Akbou.

Alger, du 19 au 27 février

Après deux nuits au diocèse d’Alger, où j’ai principalement travaillé mes reportages sans mettre le nez dehors, j’avais sympathisé avec un groupe de psychologues venus ici suivre un séminaire. Après quelques mots rudimentaires en arabe autour de la table lors des repas, le groupe s’extasiait devant ce gaouri si proche d’eux, si familier. Plusieurs me décernèrent leur passeport informel de citoyenneté algérienne. Je le rangeais dans mes souvenirs avec mes autres passeports marocain, égyptien, tunisien… Combien de couplets de la Marseillaise appris par cœur un Français de souche exigera-t-il d’un immigré avant de le considérer comme un authentique citoyen français ?.. L’ouverture à l’autre est ici comme naturelle, évidente. Même si une certaine politesse de pure forme est peut-être ici à l’œuvre, si tout cela est sans doute un peu superficiel et bon enfant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il n’est pas difficile de se fondre effectivement dans la masse. Les gens semblent simples ; soyez aussi simples et bons avec eux, et vous serez aussitôt acceptés comme vous êtes.

Alger la blanche. Photo : Antony Drugeon

Alger la blanche. Photo : Antony Drugeon

Il n’aura fallu que quelques secondes au téléphone pour que Kader me propose de m’héberger dans son appartement du quartier huppé de Sidi Yahia. J’y suis devenu rapidement un habitué de deux cafés où le tout Alger branché vient parler affaires ou politique, et profiter comme moi du Wifi. Là, j’ai rencontré Hicham, franco-algérien de Montpellier, de passage au pays pour son business. Architecte, il prépare son départ de France, « pays où il y a trop de stigmatisations », regrette-t-il dans une bouffée de cigarette. « J’attends que mes filles soient plus grandes, je tiens à ce qu’elles aient une éducation française et laïque », explique-t-il, mais « je vais repartir aux États-Unis, où j’ai déjà vécu [à San Francisco], parce que je ne supporte plus de devoir faire face au rejet à cause de mes origines. Même dans une réunion de travail avec le préfet, on me fait comprendre que je ne suis pas à ma place ».

Deux jours plus tard, je rencontre Linda par l’intermédiaire d’une amie commune. Franco-algérienne, étudiante à Sciences Po, elle réalise ici un stage, malgré les tentatives de l’un de ses professeurs, également franco-algérien, de l’en dissuader. En plusieurs mois passés ici, son intention de venir s’installer dans ce pays qui est le sien même si elle n’y est pas née et n’y a jamais vécu s’est raffermie. « Pour moi, la France, c’est terminé », tranche-t-elle prudemment, « j’en ai assez de devoir faire face au racisme ambiant ».

Décidément, la France et ses maux me poursuit donc en voyage. Je ne suis pourtant pas à l’affût ni de l’image de mon pays ni du racisme en général au cours de ce voyage. Mais de fait, et plus que lors de mes précédents voyages, je constate que la beaufitude raciste de la France est désormais l’une de ses caractéristiques les plus connues, que ce soit auprès des binationaux comme auprès de ceux qui n’y sont jamais venus.

Heureusement, la sinistrose hexagonale ne m’atteint pas. Quelque chose ici empêche de sombrer totalement dans le pessimisme. Même quand tout va mal, on peut encore en rire, comme me l’a rappelé « Salamou », ce chauffeur de taxi algérois :

En plein centre ville d’Alger, la grande poste arbore fièrement son architecture audacieuse, mélange réussi du style colonial et de l’identité traditionnelle algérienne. Le quartier tout entier respire autour des terrasses de café, des rangées d’arbre et de l’animation qui s’articule autour. Alors que j’y faisais un tour avant mon rendez-vous avec Djamila, journaliste franco-algérienne, le jour déclinait lentement, et alors que la promesse de se détendre à l’une de ces terrasses avec la quiétude de la fin de journée semblait à portée de main, les cafés et boutiques diverses descendaient le rideau de fer. Les rues se vidaient, et je n’arrivais plus à reconnaître le lieu que le quartier était une heure auparavant. Je réalisais alors que les femmes, qui étaient peut-être majoritaires lorsque le soleil était encore là, étaient désormais totalement absentes. Lorsque malgré tout l’une d’elles se hasardait sur le trottoir, on ne voyait plus qu’elle finalement, marchant vite, la silhouette fluette, au milieu de ses ombres statiques posées sur les marches de la grande poste. La vie nocturne se vit encore par bulles éparses, il faut prendre le temps de connaître les adresses. Djamila m’en fit découvrir une, dans une ruelle en pente. Un orchestre y joue du jazz dans un décor rouge et gris chic, voire classieux. Un certain Alger. En sortant, Djamila me propose un tour du quartier, jusqu’au théâtre national algérien. Retour sur le front de mer, dans un décor magnifique. Les lumières de la nuit, la vue sur l’immense façade maritime et les vieux bâtiments bourgeois hérités du colonialisme et souvent défraîchis faute d’entretien font leur effet. Tout en roulant à vive allure, une voiture s’approche, un homme se penche à la fenêtre et hurle « Hchouma » (« honte [sur vous] »). Marcher dans le centre-ville le soir pour une fille signifie marcher seule, la tête baissée… et même de préférence pas du tout.
En montant dans mon taxi, je commis l’absurde erreur de lui dire au revoir en faisant la bise. Je ne sais pas très bien ce qui m’a pris, peut-être la conversation avait-elle trop lorgné vers la France… Mon chauffeur, ostensiblement islamiste, me fit la morale durant la moitié du trajet. Durant l’autre moitié, il m’expliqua un peu vexé qu’évidemment il mettait le compteur, comme toujours d’ailleurs, par préoccupation éthique, puisque voler est un pêché. Il m’appartenait d’en tirer toutes les pieuses conclusions que je voudrais… Cela dit ce fut le trajet le moins cher que je réalisais à Alger.

4e mandat, ou pas ? La question était sur toutes les lèvres. Samedi 22 février, le vieux a donc décidé de faire savoir qu’il rempilait pour un 4e tour de piste. Enfin, certains vont même jusqu’à dire qu’on lui a peut-être forcé la main. Toujours est-il que le soir, la Terre tremblait. Un séisme pour accueillir l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, et c’était à croire que le manque de sérieux était si général qu’il devenait tellurique… Les terrasses de café devinrent un lieu d’affrontement désabusé entre l’abattement et l’ironie. Pleurer ou rire. Ou les deux. L’Algérie se ridiculisait à la face du monde, et la fierté nationale en prenait un coup. Devant tant d’absurdité, les paroles paraissaient très vides vaines ; à croire qu’il faudra aux Algériens soit en rire, et l’accepter… soit autre chose.

Port d’Alicante, le 28 février

D’un bateau à l’autre. Cette fois, le ferry faisait belle figure en matière de confort. Les étagères à bagages sont si larges… que certains en font des couchettes de fortune. Ils ont apporté leur couchages, leur nourriture… ou s’ils ne les ont pas, ils composent. J’ai ainsi découvert que mon sac à dos était devenu l’oreiller d’un de ces Diogène maritimes.

Mais c’était plutôt l’arrivée au port d’Alicante qui allait me laisser le souvenir le plus marquant. Lorsque le micro invita les passagers piétons à sortir, la masse de ces quelques 200 à 300 personnes s’ébranla, avec la vigueur que permet sa moyenne d’âge (50 ans environ) et son chargement en bagages. Après une demi-heure à patienter debout que la passerelle ne s’ouvrisse, l’assistance désabusée entendit le micro lui demander cette-fois de sortir par le garage, tout en bas. Plusieurs étages d’escaliers plus bas, le convoi atteignit enfin l’issue tant attendue – au bout de ce long garage, la lumière du soleil annonçait la libération !.. A moins que… Là, quelques hommes, dominés d’une tête par ce qui semblait être leur chef, bloquaient la foule. L’homme, Espagnol, ressemblait un peu à Jean Rochefort ; même moustache, même stature, même charisme. Mais le ton sec, hautain, l’œil plus que condescendent, exerçaient un magnétisme inversé sur la foule. A croire qu’il arrivait à lui tout seul à tenir à distance 300 personnes, sur une ligne de 10 bons mètres.

Le Jean Rochefort espagnol du port d'Alicante dans ses oeuvres.

Finalement, il était interdit que les passagers sortissent par l’issue des voitures. Celles-ci, à un jet de pierre sous nos yeux, passaient au compte-goutte la douane sans qu’il soit possible de les rejoindre. Une marée humaine se précipita à nouveau vers les escaliers et ascenseurs. Tous les passagers ont pensé être traités comme une masse liquide détournable et stockable à souhait. « Comme du bétail », me résuma un homme, jeune mais déjà trop fatigué par ce genre de scènes pour s’en indigner plus activement. La passerelle finalement remise en service, a permis à tout le monde de sortir une heure et demie après l’appel initial.

« Tarragona ! », « la ville » (en français dans le texte), « Zaragoza !.. »… Furtivement, en croisant ma silhouette inratable de voyageur, ou à la volée, les « taxieurs » (comme on dit en Algérie) informels cherchaient leurs clients dans l’ambiance importée d’une gare routière algérienne. Les chauffeurs-rabatteurs composaient patiemment leur groupe, allaient et venaient, puis les conduisaient vers leur monospace. Sur le parking, les deux tiers des voitures sont immatriculées en France. Le bateau vers Alicante n’est qu’une étape pour rentrer dans l’hexagone par la route. Avant de prendre le volant, certains glissaient leur tapis de prière entre deux portières sur l’asphalte du parking. Un policier espagnol dirigeait les mouvements de la dépanneuse qui emporterait bientôt la voiture mal garée, dont l’inopportune présence rétrécissait le passage. Algérie, Espagne, France, tout se mélangeait un peu ici, dans ce port si pleinement méditerranéen, dans ses brassages, ses conflits, son atmosphère.

Bonjour Espagne.