Depuis 3 ans, et l’occupation de la place Puerta del Sol, les « Indignés » espagnols ont imposé un changement de ton dans le paysage politique espagnol. La démonstration de force des 2 millions de manifestants de la Marcha de la dignidad samedi dernier à Madrid couronne ce succès moral.

Avaient notamment appelé à manifester la CGT, la CNT ou encore le syndicat SAT.

Le cortège de la colonne Sud, au matin de la manifestation du 22M. Photo : Antony Drugeon

Plus de 2 millions selon les organisateurs mais aussi certains médias espagnols, 36 000 de source gouvernementale… La manifestation madrilène dite de la Marche de la dignité organisée samedi dernier exigeait le refus du paiement de la dette publique, la fin des coupes budgétaires, affirmait le rejet de tous les gouvernements au service de la « troïka » (FMI-Banque Centrale Européenne – Commission Européenne), et réclamait « du pain, un travail et un toit pour chacun » : une définition de ce que le terme de dignité peut recouvrir. Le « 22M » (pour manifestation du 22 mars) s’inscrit parmi les plus massives des mobilisations citoyennes de l’histoire espagnole, comme l’a fait remarquer Diego Cañamero, porte-parole du Syndicat andalou des travailleurs (SAT).

22M à Madrid

Sur la large avenue Castellana de Madrid, le cortège s’étirait sur plus d’un kilomètre. Photo : Antony Drugeon

Mais c’est surtout le fait qu’aucun parti politique ou syndicat majeur n’ait appelé à y participer qui fait de cet événement un ovni politique. D’autant que dans la foule, les manifestants étaient de toutes les tranches d’âge ; et on y trouvait autant de femmes que d’hommes. Comme une photographie du pays ; avec le cœur à gauche tout de même, bien sûr. Mais sans pouvoir se reconnaître dans l’offre politique espagnole, à l’image de Maite, documentaliste, spécialisée en anthropologie et sociologie :

« Je suis venue manifester parce que les escrocs qui sont à l’origine du système bancaire comme les gouvernements successifs espagnols, notamment du PP [Partido Popular, droite], que je considère être un parti fasciste et théocratique, ont conduit la majorité de la population espagnole à la misère. […] C’est simple, nous sommes passés du franquisme, qui était une dictature militaire, à une partitocratie. Cela fait si longtemps qu’on appelle à une vraie démocratie… Aujourd’hui il n’existe aucun parti politique fiable. »

 

Les pancartes conspuaient tout autant Mariano Rajoy, président du gouvernement, du PP, sa politique d’austérité et de coupes budgétaires, autant que les banques, qui sont derrière les « desahucios » (expropriations de domicile) que l’éclatement de la bulle immobilière alimentée à coups d’hypothèques risquées a multiplié.

Mariano Rajoy pastiché en officier SS aux ordres d'un régime néo-nazi défendant l'euro.

La politique économique d’austérité, inspirée par la troïka, entame sérieusement le capital de sympathie que l’Europe avait jusque-là en Espagne. Photo : Antony Drugeon

Mais on retrouvait aussi la dénonciation générale de la classe politique et de sa corruption, du bipartisme, et quelquefois de la monarchie. Les drapeaux républicains étaient de loin plus brandis que la bannière rouge et jaune de l’Espagne « officielle ». Pour Ángeles Maestro, présidente de la Red Roja (« Réseau rouge », sensibilité communiste), le 22M vient préciser l’effervescence du 15M, qui était davantage une contestation et une prise de parole du peuple :

« Cette fois, à la différence du 15 mai [2011, également appelé 15M], dont c’est bien ici la continuation, pour la première fois, il y a un programme politique. »

 

Les slogans étaient à l’avenant : « ¡ No debemos, no pagamos ! » (On ne doit rien, on ne paie rien !), « Banca rescatada, familia desahuciada » (Banque secourue, famille à la rue),  « Pueblo unido jamas sera vencido » (Un peuple uni ne sera jamais vaincu), « Democracia no lo es, es una dictadura, sos » (Ce n’est pas une démocratie, c’est une dictature, SOS), Donde están, no se ven los empleos del PP (Mais où sont-ils, on ne les voit pas, les emplois du PP ?), « Dile que se vaya, dile que se vaya, de una puta vez » (Dis lui qu’il s’en aille, mais dis lui de dégager putain). Et, régulièrement, le cri d’encouragement « Sí se puede » (Si, c’est possible) résonnait pour chasser le sentiment de résignation dans lequel la crise et les alternances politiques ont chassé nombre d’Espagnols.

Le 22M, point d’orgue de la Marche de la dignité

Mais la Marche de la dignité, avant d’arriver à Madrid, a d’abord été une vaste expédition pédestre à travers l’Espagne. 10 colonnes venues des différentes régions d’Espagne ont convergé vers la capitale, avec 2000 de ces manifestants, les plus motivés.

 

C’est le cas de Miguel Angel, 42 ans, qui est venu de Grenade à pied. En dormant dans les gymnases et salles de fêtes des mairies, la « procession » a parcouru les 430 km vers Madrid en 23 jours :

« C’était très fort, dans les villes qu’on traversait, les gens venaient nous voir, ils n’étaient pas forcément au courant de la manifestation, mais on leur parlait du projet, ils nous racontait leur galère… on a pu rencontrer ceux qui comme nous souffrent de cette crise en silence, mais qui sont trop occupés à survivre pour s’intéresser à la politique. »

 

Marcheur de la "marcha de la dignidad"

Miguel Angel, manifestant venu à pied d’Andalousie à Madrid pour le « 22M ». Photo : Antony Drugeon

A Murcie, c’est le 9 mars que les manifestants ont pris la route pour rallier Madrid :

Ceux qui ne pouvaient pas venir à pied ont fait le trajet dans des bus spécialement affrétés par les organisateurs. Avec toute de même une étape d’environ 12 kilomètres en fin de parcours, Marche de la dignité oblige.

Le 21 mars à minuit, ce sont ainsi une petite dizaine de bus qui est partie de Séville pour arriver sans encombre vers 7h30 à Getafe, cité-dortoir de la banlieue sud de Madrid. Les organisateurs de la marche ont toutefois dénoncé l’arrestation par la police d’une centaine de bus à leur approche de Madrid, le temps d’un contrôle approfondi d’identité et de recherche de stupéfiants. Sacs à dos avec provisions, drapeaux, banderoles et surtout vêtements chauds constituent l’essentiel de leur attirail. Le froid est encore vif quand quand le bus s’arrête sur un boulevard de Getafe, alors que le soleil est tout juste levé.

Une organisatrice demande à chacun, à sa sortie du bus, qui compte prendre la navette retour, qui repart le soir même. A sa grande satisfaction, beaucoup comptent bien rester à Madrid. Occuper la capitale, comme en 2011 sur la place Puerta del Sol ? Tout le monde y pense, et pas forcément à voix basse. Renforcée par les groupes venus d’autres convois, c’est une foule compacte qui se met alors en marche vers la capitale dans la fraîcheur matinale. Des personnes âgées promenant leur chien s’arrêtent un instant, médusées.

La marche de la dignité approchant de Madrid le 22 mars.

Entre Getafe et Madrid, le cortège de la Marcha de la dignidad. Photo : Antony Drugeon

Le cortège traverse des quartiers résidentiels, une zone commerciale, puis une zone industrielle, et même des champs. Avant d’être accueilli, à l’approche d’une caserne caserne de pompiers, par le concert assourdissant des sirènes des soldats du feu : trois camions sont alignés devant la bâtisse, derrière une lignée de pompiers saluant les manifestants. Embrassades, poignées de main, poings tendus de la foule : les marcheurs apprécient le soutien. Les pompiers espagnols, placés sous l’autorité non du ministère de l’Intérieur mais sous celui de la mairie, sont à Madrid un soutien notoire aux manifestations anti-austérité. Plusieurs pompiers ont refusé de participer aux « desahucios » de leur domicile des personnes affectées par des hypothèques.

 

Les « Indignés » espagnols, du 15M au 22M

3 ans après, le 22M s’inscrit dans les pas du 15M, qui, sur l’emblématique place Puerta del sol, inspirée par les mouvements Occupy et les révolutions arabes, avait installé un campement de protestation durant un mois, à l’issue de vastes processions de manifestants venus à pied de toute l’Espagne, déjà… Pour beaucoup de militants, le mouvement du 15M a été un acte fondateur, et nombreux sont les Espagnols à saluer le souvenir de ce coup de semonce de 2011. Si dans la presse française on présente ces activistes comme les « Indignés espagnols », en Espagne on reste plutôt fidèle à l’acronyme de cette manifestation fondatrice que fut le 15M. Plusieurs points communs tracent une filiation entre le 15M et le 22M :

  • Le rejet de la politique d’austérité, qui suppose le paiement de la dette transmise par les banques et qui passe par des coupes budgétaires notamment dans l’éducation et la santé ;
  • La dénonciation de la corruption de la classe politique « institutionnelle » : on entend régulièrement dans les discours le terme PPSOE, pour associer le parti socialiste et la droite dans un même terme ;
  • L’hostilité au principe même de parti politique, de hiérarchie et de verticalité ; les deux mouvements prônent une démocratie directe (« Democracia real ya ! » était l’un des slogans majeurs du mouvement 15M) par la concertation en assemblée où chacun peut prendre la parole ;
  • L’hostilité aux médias, accusés d’être sous l’influence du pouvoir / des partis politiques.

Toutefois, hors des médias locaux, les journaux espagnols n’ont pour ainsi dire pas évoqué la Marche de la dignité à son départ des différentes villes d’Espagne. C’est surtout l’arrivée qui a été remarquée. Mais là encore, les différents journaux télévisés ont tous ouvert longuement sur les violences ayant éclaté après la manifestation. Samedi, très rapidement après le dernier discours à la tribune, la dispersion de la manifestation a en effet débouché sur des violences, lorsque des manifestants cagoulés, dont certains se sont avérés être des policiers déguisés, ont lancé des projectiles sur les policiers anti-émeutes postés sur la rue Genova, qui bloquaient l’accès au siège du Partido Popular.

Dans leur appartement du quartier populaire de Lavapiés, dans le centre de Madrid, Dani et Alicia, respectivement responsable des décors dans un théâtre madrilène et responsable administrative (au chômage), enragent, face au ton neutre de la présentatrice, qui égrène le bilan des violences dans un long sujet de plus de 3 minutes :

« Ils ne parlent même pas des millions de manifestants ! »

 

Le 22M prolonge le 15M pour de nombreux Espagnols, qui souhaitent une modification en profondeur de la politique espagnole.

Dani et Alicia se sont rencontrés dans le campement de Puerta del Sol, en 2011. Photo : Antony Drugeon

S’ensuit un sujet rapide (environ 1 minute 30) sur la manifestation elle-même. Sur son smartphone, Daniel a eu accès aux chiffres des organisateurs : plus de 2 millions. « Avant une entreprise faisait le décompte manuel des manifestants à partir de photos, mais le pouvoir s’est débrouillé pour la faire couler », maugrée-t-il.

Pour ce couple de Madrilènes qui se sont rencontrés il y a 3 ans dans le campement de la place Puerta del Sol, les médias sont inféodés au pouvoir. Un avis que les différentes manifestations du week-end ont régulièrement répété. Télévision, radio, presse écrite… Le divorce est entamé entre les « Indignés » et les médias. Même le quotidien de référence El Pais, de centre-gauche, les déçoit. « Ils sont de la gauche institutionnalisée », explique Alicia, qui ne tempère son jugement qu’au sujet d’El Diario. « Mais c’est un journal en ligne uniquement », regrette-elle. Mais la Marche de la dignité est survenue dans un contexte particulier, dont elle n’est que la plus visible des manifestations.

Podemos, tentative de proposer un vote « 15M » aux élections européennes

Fortement inspiré de « l’esprit du 15M », le parti Podemos (Nous pouvons) a été créé en janvier. Un nouveau né dans le paysage politique espagnol, qui, un peu à l’instar du mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo en Italie, rejette les partis politiques traditionnels, accusés d’être corrompus et coupés des réalités des citoyens, qu’ils entraînent dans une politique dictée par « la troika » (FMI-BCE-Commission Européenne).

La principale particularité de Podemos, c’est une organisation horizontale, sans chef (formellement du moins), qui permet à chacun de participer à l’élaboration du programme, sans adhésions ni supervision d’une structure partisane. Samedi 1er mars, à Murcie, dans le quartier de Vistabella, une réunion se tenait en extérieur, faute de local, pour établir les thèmes du programme de Podemos aux élections européennes de mai, auxquelles le parti se présente. Sous une arcade, pour échapper à la pluie légère qui s’égrenait sur les pavés de la cour de ce quartier résidentiel, quelques 40 personnes se mettent en cercle. On compte quelques personnes âgées, quelques jeunes. Beaucoup de 35-50 ans.

Démocratie participative et organisation horizontale sont les caractéristiques majeures de Podemos.

Réunion de quartier du parti Podemos, à Murcie (quartier Vistabella). Photo : Antony Drugeon

Miguel Angel Alzamora expose l’objet de la réunion. Le sociologue, d’une carrure imposante et à la barbe foisonnante, plutôt charismatique, est une figure locale du mouvement. Le micro circule, chacun expose ce qu’il pense être utile d’intégrer au programme de Podemos. Une vieille dame s’approche, curieuse, demande ce sont il retourne. Elle se pique d’intérêt pour la réunion, finit par prendre la parole, pour une remarque qui fait rire toute l’assemblée. Puis s’en va avec son cabas à roulettes.

Mais globalement, les prises de parole sont surtout le fait de quelques membres, parmi la dizaine des membres les plus investis. Et le niveau général d’éducation semble au-dessus de la moyenne. La réunion finit par aborder notamment la revendication de la re-municipalisation de la distribution de l’eau, dont la privatisation a finalement causé l’augmentation du prix des factures d’eau. La proposition, retenue, sera transmise aux instances nationales de Podemos.

La critique que l’on entend le plus souvent au sujet de Podemos est qu’il s’agirait d’un parti d’intellectuels. Pour Miguel Angel, c’est là une critique biaisée :

« Par la force des choses lorsqu’on organise une réunion quelle qu’elle soit, on observe que ceux qui sont le plus à l’aise pour prendre la parole sont ceux qui disposent des meilleurs bagages intellectuels, qui ont l’habitude de parler en public… Mais ce n’est pas propre à Podemos ! »

 

Pour Victor, militant d’Izquierda Unida (IU, supplétif de gauche au parti socialiste [PSOE]) à Murcie, Podemos a le mérite de rompre avec la gauche institutionnalisée, gangrenée par sa hiérarchie et ses arrangements:

« Je ne supporte plus la gauche institutionnalisée, avec ses rapports hiérarchiques, son esprit cloisonné… D’ailleurs on est plusieurs à IU à préférer Podemos. Si on veut prendre le pouvoir on pense qu’on doit s’ouvrir sur la société et les mouvements sociaux, comme le 15M. »

 

Rêvant de révolution et de rupture avec le capitalisme, Victor souhaite voir la disparition du mandat électif en politique, préférant le mandat impératif. Un rêve de démocratie directe en phase directe avec la culture du 15M. Le parti Podemos plaide quant à lui effectivement pour les mandats révocables. Pour Victor, le rejet absolu de l’organisation en parti politique est excessive et improductive. Podemos permet de donner corps à l’esprit du 15M tout en respectant l’individu :

« Le 15M a été formidable, mais après beaucoup de gens sont retournés chez eux et rien n’a changé. C’est bien l’organisation horizontale, en assemblées, mais on a besoin de canaliser un peu cette envie de changement. Podemos est épargné par le côté politicien de IU et des autres partis institutionnalisés, tout en gardant l’esprit de ce mouvement. »

 

Pendant quelques semaines, l’idée d’une primaire ouverte commune à Podemos et à Izquierda Unidad était en discussion dans les instances de « Gauche unie ». Finalement, les caciques du parti ont décidé de rester maîtres à bord… Deux semaines plus tard, Podemos organisait un meeting à Murcie : à cette occasion, Pablo Iglesias lui-même s’est déplacé. Le présentateur vedette de l’émission télévisée « Tuerka » et professeur de science politique n’est pas le président ou ni même le secrétaire général de cette organisation, qui, revendiquant son horizontalité, n’en a pas. Le communiqué de presse le présente simplement comme le « représentant le plus médiatique de Podemos ».

La réunion est organisée dans l’université de la Merced, au centre de Murcie.


Dans cette antre du savoir, l’assemblée est encore une fois constituée de nombreux universitaires, étudiants et habitants diplômés du centre-ville. L’image intellectuelle n’en sort pas démentie, loin de là : un intervenant dans le public ne manquera pas d’en faire le reproche.

C’est sans doute pour démentir cette impression déjà ancrée pour un parti pourtant naissant que la réunion commence par le témoignage de Lola Sanchez. La candidate de Carthagène, diplômée de sociologie et de sciences politiques, raconte une anecdote tirée de son expérience de serveuse dans un hôtel de luxe, où elle a servi une demi-douzaine de cadres du PP, du PSOE et d’IU… qui prenaient un verre ensemble. En discutant avec elle et en découvrant ses diplômes, les notables politiques lui auraient avoué leur incompréhension totale de pareille situation… Ou l’art de lier la critique du monde politique espagnol et la celle du déclassement économique du pays, en particulier pour les diplômés. L’anecdote sera à plusieurs reprises par Pablo Iglesias, vitupérant contre la « caste de policitiens coupés des réalités à qui de jeunes surdiplômés doivent servir des gins tonic pour un salaire de misère… Telle est l’Espagne d’aujourd’hui ! », s’indigne-t-il alors, sous les hourras de l’assemblée.

Le présentateur de l'émission Truenka affiche son image décontractée pour mieux se différencier du reste de la classe politique espagnole.

Pablo Iglesias, « figure médiatique » majeure de Podemos. Photo : Antony Drugeon

Intellectuel sans doute. Homme médiatique, aussi, voire surtout. Pablo Iglesias contrôle le verbe avec une maîtrise toute politicienne. L’accusation de populisme, il la rejette avec aisance, assumant rechercher la construction d’un projet politique depuis la base (réponse audio en espagnol) :

Après Puerta del Sol, l’implantation dans les quartiers populaires

Mais face à cette mobilisation « venue d’en haut », qui plus est pour des élections européennes, Sandra Martinez se sent mal à l’aise. Fervente partisane du mouvement 15M, elle ne votera pas pour Podemos. Pour elle, le mouvement 15M devait servir avant tout d’impulsion à un travail de terrain, dans les quartiers populaires, au plus près de ceux que la crise affecte. La super-star médiatique Pablo Iglesias ? Sans façon.

C’est le sens qu’elle a donné à son engagement. Diplômée de science politique, « sans trouver pour autant de travail bien sûr », elle s’est investie dans la PAH, Plate-forme des affectés par les hypothèques, en parallèle de son job de serveuse. Plate-forme : encore un intitulé qui témoigne de cette défiance pour les structures hiérarchiques, verticales. Le vendredi 7 mars, à 17h30, une petite foule s’est agglomérée devant le siège de la Croix-Rouge à Murcie. La PAH y tient une réunion d’information, qui aujourd’hui sera animée par Sandra. C’est un grand local rectangulaire. Les sièges sont mis tout autour de la pièce, en assemblée. Ceux qui n’ont pas de siège s’assoient sur les tables, contre les murs. La réunion a lieu toutes les deux semaines, ce qui ne suffit pas à en tarir l’audience : ils sont 46 à s’être déplacés, certains avec leurs enfants. Un coin coloriage est mis en place pour les tenir tranquilles. Du vestimentaire aux attitudes, l’humilité règne parmi l’audience ; le public est ici d’origine populaire. On compte quelques immigrés, en provenance d’Amérique du Sud, du Maroc, ou d’Ukraine.


Leandro Antequera, électricien, 30 ans, est formel : l’accession à la propriété, il n’y tenait pas spécialement : « Si j’avais su, je n’aurais pas signé, je ne souhaitais pas spécialement devenir propriétaire. Mais la banque m’a assuré que c’était facile, je ne suis pas un expert, tandis que eux ont des économistes. J’ai fait confiance… » Il lui reste l’impression qu’on lui a forcé la main en lui cachant les risques et son insolvabilité.

La PAH aide les victimes des hypothèques à utiliser les recours légaux, comme la "dacion en pago".

Leandro, électricien de Murcie, se dit victime du démarchage abusif de sa banque, qui l’a entraîné à s’endetter en hypothéquant sa maison. Photo : Antony Drugeon

Sandra rappelle à ceux qui sont déjà venus que la réunion commence traditionnellement par un tour de « table ». Chacun prend conscience qu’il n’est pas un cas isolé. Que ce n’est pas sa faute. La plupart ont entre 30 à 65 ans. Ils se sont laissés convaincre par la banque qu’il était raisonnable de devenir propriétaire, au prix d’un endettement élevé et avec la maison comme garantie. C’était avant l’explosion de la bulle immobilière.

A Séville, les publicités d'une banque pour ses produits hypothécaires. Photo : Antony Drugeon

A Séville, les publicités d’une banque pour ses produits hypothécaires. Photo : Antony Drugeon

Assise en demi tailleur sur son siège, Sandra prend la parole pour un long exposé. C’est l’occasion pour elle d’exposer à un auditoire attentif les différents recours, comme la dacion en pago (dation en paiement). Parlant lentement, vérifiant que tout le monde suit, Sandra retient l’attention de son auditoire. Elle est visiblement habituée à l’exercice.

Le lendemain, samedi 8 mars, Sandra, après une courte nuit passée à travailler dans un bar restaurant du centre de Murcie, retrouve à 9h deux femmes à qui la banque exige le remboursement de leur prêt immobilier. Elles ont rendez-vous dans une agence de la banque Bankia, pour négocier leur cas (extrait audio en espagnol).

Avec un mari saisonnier, Lidia Jimenez Manchon n’arrive pas à convaincre la banque que ces revenus en peuvent pas être pris en compte pour le remboursement du prêt bancaire :

« Nous vivons à Carthagène , mais mon mari travaille dans les champs, ça lui fait des frais d’essence importants… et durant l’été il aura moins de travail, donc on aura besoin de compter sur les revenus de l’hiver. »

 

La banquière ne promet rien, elle peut que transmettre à sa hiérarchie. A suivre. Sandra en est convaincue, la PAH renforce le particulier dans son tête-à-tête avec la banque :

« On a pratiqué pas mal d’escraches (action coup de poing, consistant à investir pacifiquement et souvent de façon festive une agence bancaire pour y dénoncer leurs agissements), d’occupations d’agences responsables de menaces de « desahucios », voire en nous interposant pour empêcher un « desahucio »… On est désormais écoutés. »

 

Cette forme de mobilisation s’attaque au point de départ même de la crise, les hypothèques abusives auprès des moins solvables. « Il y a 13 plate-formes sur les hypothèques rien qu’à Murcie », explique Sandra. « Lors d’un congrès national, on a vu pas moins de 700 porte-paroles de différentes plate-formes se réunir en provenance de toute l’Espagne ! » Elle dit voir cette action de terrain porter ses fruits :

« Auparavant, on culpabilisait les victimes des hypothèques. Mais depuis un an, on perçoit un changement de discours de façon générale dans la société, les gens comprennent enfin la nature du problème ».

 

Un bémol toutefois : si les plate-formes d’aide remplissent un rôle d’assistance sociale précieux pour les plus fragilisés par la crise, elles peinent en revanche à fidéliser les affectés sortis de l’ornière, comme elles l’espéraient pourtant. Pour ceux qui luttent au quotidien pour survivre, la fin des procédures est un répit. Difficile de les convaincre de reprendre le chemin des réunions et d’accompagner les autres affectés devant leur banquier. « Pourtant », soupire Sandra, « ce sont les mieux armés pour faire ce travail, eux sont passés par là ».

Changer les mentalités

Alors l’esprit du 15M, 3 ans après, serait-il écartelé entre une tentative de traduction politique venue d’en haut, élitiste, contre une base investie dans les quartiers et l’aide sociale de terrain mais ne répondant présente que lors des manifestations comme celle de samedi dernier ? A Málaga, Rakesh Bghagwan Narwani, réalisateur du documentaire 15M: Malaga despierta, veut croire que c’est bien plus complexe :

« Le mouvement du 15M, avec ses prolongements en 2012 et 2013, a permis de donner une visibilité à ses valeurs. Beaucoup de partis cherchent maintenant à prendre en compte ses valeurs jusque-là absentes du débat public. Par exemple, c’est le Partido Popular lui-même qui a proposé que les CIE [Centro de Internamiento de Extranjeros, équivalent des Centres de rétention administrative français] soient administrés par des ONG et non plus par la police ! C’est un changement considérable. « 

 

De manifestation en occupation d’agence bancaire, le 15M changerait les partis politiques de l’extérieur, en somme. De fait, nombreux sont les Espagnols a en convenir, depuis le mouvement du 15M, les problématiques d’expulsions des domiciles, des coupes budgétaires en particulier dans l’éducation et la santé, des CIEs ou de la gestion de l’eau ont fait leur irruption dans le débat politique national. Une évolution que Curro Machuca, activiste du mouvement 15M de la première heure, également à Málaga, compare à Mai 68 en France :

« Les grands médias ont dit que le 15M avait été un échec, parce qu’il n’y avait pas eu de changement. Mais je pense que c’est faux. Il y a eu un « changement de subjectivité » ; les gens ne sont plus passifs. On parle des desahucios, de la dette, du manque de démocratie… Des thèmes dont on entendait jamais parlé auparavant ! C’est un peu comme en France après 1968. On a dit que ça avait été un échec, mais 1968 a permis l’explosion du féminisme, de l’écologie, de l’antimilitarisme… »

 

Les mobilisations massives des « Indignés » restent minorées par la classe politique et par ses médias établis. La mort d’Adolfo Suarez, père de la transition vers cette démocratie espagnole si sévèrement critiquée aujourd’hui, le lendemain du 22 mars, fait figure de symbole. Les images des journaux télévisés alternaient entre les hommages officiels au premier président de l’Espagne démocratique, et les violences des « radicaux » qui s’en étaient pris à la police. Comme un hymne au régime en place, dont la plupart des passants diront pourtant toute leur désillusion.

La scène politique « underground’ occupe le boulevard laissé vacant par le désamour généralisé pour ces formations traditionnelles malmenées par la crise, l’absence de marges de manoeuvre et l’usure du pouvoir (dont nombre d' »affaires »), au point d’être capable de mobiliser en masse dans la rue. Une victoire sur le terrain des valeurs à défaut de prise de pouvoir directe, mais c’est la promesse de voir le thème de la dignité s’imposer durablement aux élections futures.