L’histoire d’un petit sac qui se balade. Jusqu’à se laisser mourir sur une écume plastique. Récit d’une balade en mer, entre deux terres, d’Ajaccio à Mahon (îles Baléares).

Eté 2013.

Il tournoyait dans les rues. Il faisait des tours et des allers-retours. Sans détour. Il se dirigeait. En haut. En bas. Dans les combles. Les ombrelles. Les ornières. Il se glissait joue contre joue contre le trottoir. Le caressant, l’effleurant. Le geste d’une délicatesse. Un souffle déposé. Soulevé et envolé. Tourbillonnant dans un mouvement de danseuse. Une ballerine avec des étoiles, des volants et des tourments.

J’aurais pu le regarder des heures. J’aurais pu la regarder des heures. Virevoltant au-dessus de nos têtes. Dessinant les mouvements du vent. Le vent dessinant ses traits. Qui emportait vraiment l’autre ?

Bleu. Il était bleu. Presque céruléen. Comme celle qu’il rencontra quelques mètres plus bas. Mais avant de la rejoindre, il s’est gorgé de tout l’air marin qu’il a pu rencontrer. Il l’a respiré. Il s’est enflé de tout son être. Gonflé et heureux à bloc, il tournoyait autour des mâts. Les enlaçant, les regardant dans des blandices marines. Il s’attachait à eux sans jamais les toucher. Quelques piques parfois. Surtout, des chatouilles. Des chatouilles désireuses. Sur les bouts. Sur les drisses. Parfois le génois. Une parade douce et coquette, presque malicieuse.

Dans l’eau salée, il a plongé une dernière fois pour se ressourcer.
Pourquoi as-tu fait ça ? Te voilà coincé sur l’écume noire de la mer. La tête dans l’eau, il voit une dernière fois les mats qu’il a tant chéris. Ses yeux dérivent, les mats vacillent, se floutent. Du bleu, du blanc, tout se mélange. Est-ce un mirage de Nicolas de Staël ? Ou un rideau mortuaire ? Les mâts deviennent des croix tombales. Les mouettes des charognards. Les flots divaguent. Les vagues une douce harmonie paisible.
Adieu le vent.

Nous sommes partis un dimanche 28 juillet.
Dans une grande alacrité. Peut-être trop d’ailleurs.

Départ de navire de croisière en Méditerranée

Photo : Marine Sabounji

Le port d’Ajaccio était sous nos pieds. Je n’avais jamais vu la Corse. C’était une découverte. Qui n’en fut pas une. Ajaccio senti, il fallait repartir aussitôt. Sans attendre, nous sommes descendus de notre géant des mers pour monter sur un voilier X43. C’était un honneur. 13 mètres de bonheur. Un bon chiffre, multiplié par 5 hommes. Un bon chiffre au carré.

Ils lisaient des cartes. Ils étudiaient les vents. Ils discutaient de la bonne route à prendre. Je ne connaissais que très peu de routes en Méditerranée. Celles historiques, celles des espoirs, des concepts politiques, des titres en cimetière des journaux. Mais je ne connaissais pas les chemins marins qu’il fallait prendre.

Cap : Ibiza.

J’aurais dû me méfier.

36 heures.

Les deux premières heures furent pleine d’espoir. Je me tenais à la poupe du bateau. Un petit t-shirt sur le dos, des cheveux dans le vent, des sourires envolés. Nous laissions (ils laissaient, car en réalité, ma contribution à la manipulation du bateau était proche du 1er chiffre arabe) les lumières d’Ajaccio sur notre dérive. Vincent me laissa la barre. Et la barre m’emporta dans un sombrement inexplicable.

Barre de voilier

 Photo : Marine Sabounji

Malade, tu m’as rendue malade.
34 heures. Tu m’as rendue malade. Un mauvais nombre.

Je t’avais tellement détestée, décriée, abhorrée. Et là, sur le golfe d’un lion, tu m’as donnée une leçon magistrale. A droite, à gauche. Remuée, balancée, trimbalée. A droite, à gauche. Changement de bord. Bâbord ! Ne pas tomber, ni glisser, ni s’endormir, presque s’assoupir. Tribord ! Changement de bord. Se relever, ouvrir les yeux. De l’eau glacée jetée. Se jeter ? La baume qui balance. Des mots qui se soulèvent. Changement de bord. Tribord ?! Le ventre contre le sol. Bâbord ?! Est-ce le sol ? Changement de bord. S’écraser, ne plus se relever. Bâbord ! Rester collée contre le sol. Des granules blanches qui s’écrasent sur le visage. Du sable ? Non ! Tribord ! Changement de bord. Le cœur qui chavire. La tête qui s’enivre. Changement de bord. Stop ! Le claquement de la baume. La gite qui se lève. La tête qui s’écrase dans l’orange des grains.

Un grain. Un grain à la tête, c’est ce que tu as. Folle, tu es folle. Et, tu deviens homme ou femme selon l’envolée du vent. Comme l’océan non paritaire d’Hemingway. La mar, une folle, une mégère. Ta lune te tourneboule. El mar, un adversaire, même un ennemi.

Oui, ma belle, tu étais devenue un ennemi. Celui à qui on crache toute sa haine. Son mal être. Ses propres vagues intérieures. Celles qui n’arrivent pas à sortir sur terre. Et on se vide, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Jusqu’à ce qu’on ait envie de se jeter à tes pieds. Jusqu’à ce qu’on désire follement s’écrouler en toi, dans tes vagues. Et que tu nous emportes jusqu’au fin fond. Jusqu’à ce que la tête touche enfin terre.

Lever de soleil sur la Méditerranée

Photo : Marine Sabounji

Je t’ai résisté, tu ne m’as pas emporté. J’ai laissé mes mots sur mer, je n’avais plus rien à dire. J’ai arrêté de parler, de te critiquer. Et je t’ai regardé, vierge de tout bon sentiment. J’ai voulu voir clair en toi, clair en moi. Alors, je t’ai scruté, je t’ai saisi de tous tes côtés.

Je te croyais seule, limpide.
Mais non, ma belle, tu n’étais pas seule.

Lui aussi était là. Celui qui volait quelques mètres plus bas. Celui qui tournoyait autour des mats. Celui qui a fini la tête à l’envers. Il était en toi maintenant.

Le petit sac bleu, presque céruléen.

Lui aussi se croyait seul, unique. Et pourtant, ils étaient au final des milliers.
Le petit sac blanc. Le petit sac orange. Le sac à main en cuir. Les chaises vertes. Les bouteilles de lait. Le parasol rouge.

Ma belle, ma chère, ma tendre, qu’ont-ils fait de toi ?

On a tout dit de toi, on a tout hurlé sur toi. Mer noire, mer verte, bleu mer, bleu noir ? Bleu, mort. Vert, comme mon visage ce matin. Tu es aussi rose plastique, rouge métallique, jaune pneumatique.

Ma belle, ses couleurs ne te vont pas si bien au teint. Tu es devenue médusée. Electrique, sale, puante. Dégueulasse. Les oiseaux marins ne t’accompagnent plus. Tu restes sale et seule au milieu d’un océan de plastique.

Oui, ils pensent à toi. Au plus profond de toi. Ils t’épuisent, même dans tes abysses. Ils s’arrogent le droit de te prendre le meilleur de toi. Jusqu’à tes réserves les plus précieuses. Sans te ménager, sans te préserver. Ils te ratissent. Et détruisent tous ces petits bouts de toi. Tous ces êtres en toi. Qui grouillent, qui s’envolent dans tes eaux. Ceux qui tournoient, à juste titre, dans la douceur de ton eau. Végétal, animal, poétique et vivant.

Ma belle, ma chère, l’écume même des racines. Des galets, des branches. Tous ces objets à pulsion poétique du Corbusier. Remplacés par ces objets à pulsion mondialiste. Ma belle, ma chaire, ne te laisse pas faire. Ne te laisse pas envahir par les petits sacs bleus.

Je prie pour qu’au lieu de te dire, au lieu de t’écrire, ils viennent te repêcher.

Terre te voilà enfin. Est-ce Ibiza ? Peut-être Mahon ? Minorque ?
La terre, elle est là. Enfin. Lève la tête, elle est là.

Au lever du soleil, apercevoir Mahon

 Photo : Marine Sabounji

Mal de mer, mal de terre, qui emporte vraiment l’autre ?