Hamza Boulaiz, à tout juste 23 ans, présente sa 4e pièce de théâtre, Amchouta. Une immersion stylisée sur le mode du café-théâtre dans la brutalité d’un Maroc où les rapports humains sont asséchés par l’âpreté des liens économiques, avec un tiraillement identitaire en arrière-fond.

Habitué à déranger, notamment après Eux/Houma, mais en se défendant de rechercher la provocation, Hamza Boulaiz fait partie de ces artistes marocains engagés, dressant un tableau sans concession sur le Maroc contemporain, mais sans céder à la facilité des tabous sociétaux, tellement « en vogue » auprès des médias occidentaux.

Le metteur en scène et auteur d’Amchouta met ainsi les pieds dans l’économique, explorant les rapports de domination symbolique entre riches pauvres dans une société où être bien né compte. Avec en toile de fond, l’histoire d’Amchouta, serveuse dans un café restaurant traditionnel, dont la grossesse ne protège guère du licenciement quand son employeur décide de moderniser en fast-food l’établissement. Dans son explosion en plein vol, Amchouta (incarnée par Jalila Talemsi) électrise l’audience et danse sur la dureté d’un Maroc impitoyable, sombrant dans la démence en défendant sa propre dignité.

Pièce de théâtre Amchouta, jouée à Tabadoul (Tanger)

Jalila Talemsi (à g.) incarnant le personnage d’Amchouta, dans la pièce éponyme de Hamza Boulaiz (à d.).

Actuellement en pleine série de quelques 22 représentations d’Amchouta à travers le Maroc, nous avons rencontré Hamza Boulaiz de passage dans son Tanger natal. Entretien.

Quel message avez-vous cherché à faire passer avec Amchouta ?

En montant cette pièce, j’ai voulu pointer du doigt que dans la vie, beaucoup sont juste à côté de nous, nous les côtoyons, et pourtant avec les années, peu à peu, ils deviennent des accessoires, des objets. C’est en particulier le cas des bonnes, des serveurs qu’on voit presque plus. Ils perdent leur humanité, derrière leur fonction sociale. Ils ont beau connaître tout le monde dans leur café, du jour au lendemain, ils peuvent être réduits à néant.

C’est aussi une façon de parler de la bourgeoisie marocaine, notamment avec le personnage de Hamama, non ?

Oui bien sûr, une bourgeoisie qui est avant tout dans la frime, et des classes populaires qui nourrissent un complexe face à cela. Amchouta rêve d’être comme Hamama et d’avoir, comme elle, un père espagnol. Derrière ce complexe, c’est l’identité marocaine qui est en jeu ; cette bourgeoisie jouit d’une supériorité symbolique, grâce au prestige d’être d’origine étrangère. Car de fait les étrangers, les gouars, sont plus respectés.

En tant qu’artiste je considère que c’est du moins mon rôle de poser une question comme-là, mais sans y apporter de réponse.

Finalement avec Amchouta, ne serait-ce pas la transposition de la lutte des classes dans un contexte marocain ?

Hum… si on veut. Mais je n’aime pas provoquer, je ne cherche pas à choquer, je n’utilise pas forcément ce type de vocabulaire. Je préfère glisser des messages indirects. Par exemple le patron s’appelle M. Debbaj, ce qui renvoie forcément au nom Kabbaj, qu’on trouve fréquemment dans les milieux d’affaires au Maroc.

Où puisez-vous votre inspiration ?

Dans mes créations ce qui m’intéresse avant tout c’est de travailler sur un personnage. Je cherche à chaque fois un personnage caractéristique d’un aspect de la société, pour finir par en brosser un portrait d’ensemble. Par exemple dans le cas de Onze minutes, adapté du roman de même titre de Paulo Coelho, je suis intéressé à la thématique de la prostitution. Avec Eux/Houma, à celle d’un homosexuel marié contre son gré.

Après ce qui m’intéresse ce n’est pas de rentrer dans des polémiques, à juger, mais plutôt à rechercher l’humanité à travers le personnage. Cela peut permettre d’ouvrir des portes pour penser ; mais je ne cherche pas à distribuer des bons et des mauvais points.

Amchouta, est-ce encore une adaptation ? ou plutôt une création ?

L’idée d’Amchouta m’est venue en lisant La machine à payer l’addition, de Matei Visniec (dramaturge français d’origine roumaine, NDLR) ; c’était une pièce courte, d’à peine 5 minutes, qui tenait en deux pages. C’était l’histoire d’une serveuse qui mettait ses clients dans une machine à laver. Une pièce absurde, que j’ai donc profondément adapté, en atténuant fortement le ton absurde, et en rajoutant le fruit de conversations dans la vie réelle. J’avais discuté avec une hôtesse de l’air, qui m’avait raconté que son travail lui interdisait de tomber enceinte, et avec une femme qui était effectivement devenue folle, que j’avais rencontrée dans un café, il y a un peu plus d’un an.

Le contrôle politique de la création vous inquiète-t-il ? Craignez-vous un jour de faire l’objet de censure ?

Pour moi il n’y a pas de tabous. On ne peut pas faire de création sans faire de politique ; c’est impossible. Parce qu’une œuvre ne peut être que le reflet de la société. Mais je ne suis pas inquiet : déjà parce que j’aime l’aventure (rires). Et puis je pense qu’en s’y prenant avec suffisamment de finesse, on peut réussir à dire les choses, même quand elles sont politiquement incorrectes.

Après les risques existent, mais finalement plus de la part de la société que l’État : je dois dire que j’ai reçu pas mal de coups fils anonymes à l’occasion de Hassan Lekliché et avec Eux/Houma.

Du coup c’est vrai que cette année j’ai décidé de me calmer un peu. Le choix de la thématique d’Amchouta est moins polémique, en comparaison avec les questions récurrentes autour de la religion et de l’identité sexuelle… Mais on ne peut pas parler de ça tout le temps après tout ! Je ne recherche pas l’étiquette engagée ou militante qui passerait presque exclusivement par ces thématiques-là. Ce n’est pas pour critiquer des artistes qui le mettent en avant (voire se mettent en avant) ; mais simplement ce n’est pas ma manière d’être.

Il s’agit d’un texte en darija (dialecte) de Tanger ; pensez-vous qu’il serait souhaitable de traduire cette pièce pour la diffuser à l’étranger, ou bien que ce serait la dénaturer ?

J’ai écrit la pièce dans ma langue, la darija tangéroise, pour l’inscrire dans cette réalité populaire du Nord, sans céder au complexe – là encore – de la darija de Casablanca. Jalila Talemsi, l’actrice qui joue Amchouta est une Casablancaise, mais qui a vécu à Tanger 15 ans, et qui peut parfaitement passer du tanjahoui au bidaoui… C’est magnifique !

Mais pour autant, oui ce serait pour moi un rêve que de voir la pièce traduite et jouée à l’étranger ! J’adorerais travailler sur un projet d’adaptation à l’étranger ; je crois que je vais mourir tôt, alors je dois entreprendre beaucoup de choses…

Quoi qu’il en soit, je travaille pour qu’il y ait des émotions dans mes pièces… qui dépassent les frontières linguistiques. D’ores et déjà, cette pièce, et avant elle mes pièces précédentes, beaucoup d’Européens m’ont dit qu’ils saisissaient cette émotion même sans comprendre le texte. Au point qu’on me dit parfois que je fais un théâtre de gaouri (étranger) ! (rires)

Mais le théâtre est par définition difficile à exporter, parce que c’est un art pauvre, qui est dans l’ « ici » et le « maintenant ».

Le théâtre n’est-il pas un mode d’expression élitiste pour faire passer un message ?

Je suis contre cette idée. Avec le théâtre je peux faire un spectacle dans une boîte de nuit ou dans la rue. Il y a quelques jours, à Casablanca, sur le boulevard Mohamed V, la représentation d’Amchouta a suscité un regroupement de 700 personnes, une fois compté sur les photos. Je pense que l’image du théâtre change, c’est le fini le classicisme. On est à l’ère du spectacle pour tous (Spectacle pour tous est le nom de la troupe de théâtre de Hamza Boulaiz, NDLR), à la fois sensible et intelligible. Attention aux spectacles trop intellectualistes… C’est pour cela que dans mes adaptations je vais vers moins d’absurde en général.

Entretien réalisé après la représentation au centre culturel Tabadoul de Tanger le 18/04/2014