Retour sur une année de retrouvailles avec mon deuxième pays, le Maroc, qui a su m’offrir un billet aller-simple vers le premier. Bizutage de bienvenue, sans doute.

Juillet 2015, aux alentours de Berkane (nord-est du Maroc). Le policier me regardait avec un léger étonnement et une évidente bienveillance. Il n’y avait alors plus que lui, son collègue, et moi. Les autres uniformes vaquaient dans la lumière des phares de leurs véhicules respectifs, comme des ombres de papillons virevoltant autour d’une ampoule. Lui brûlait de me faire une confidence toute personnelle : « Vous, on dirait que vous vous êtes trouvé, au Maroc ». Seul le grésillement du talky-walky venait rappeler que ce diagnostic touchant intervenait en plein contrôle d’identité, lequel s’étirait maintenant sur une heure, avec les renforts de six voitures différentes, qui m’avaient « localisé dans les parages », sans me préciser si c’était avec un mouchard sous la voiture de location ou par le téléphone. Tout ce que la région Oriental comptait de policiers, de gendarmes et d’agents de renseignements avait ruiné sa soirée de ramadan pour moi, sans compter les sept ou huit agents des Renseignements généraux dépêchés depuis Rabat.

Pourquoi ce policier avait-il fendu ainsi son armure sécuritaire ? Pas pour m’amadouer et me soutirer ensuite des informations, puisqu’il n’en a rien fait. Peut-être était-il touché par le naturel avec lequel je m’étais rapproché de mes hôtes, une famille de paysans de l’arrière-pays de Berkane, qui ne parlait guère français. Si je les avais rencontrés tout juste cinq heures plus tôt, après avoir égaré les deux voitures des RG sur un chemin de campagne, Mohammed, 15 ans, me parlait déjà avec la familiarité d’un petit frère. Lui qui s’imaginait devenir policier plus tard, je lui faisais renoncer à sa vocation, d’un simple « Wash dima bghiti tkhdem fil boulissa ? » sous le regard un peu hagard de mes deux policiers.

Lassés puis effrayés par le contrôle tatillon de forces de l’ordre qui avouaient d’emblée n’avoir aucune violation de la loi à me reprocher, mes hôtes me rendirent mes affaires, me laissant ainsi avec mon escorte, qui inventa l’interdiction de dormir dans sa voiture pour me conduire à un étrange hôtel, tout de verre et d’acier, baptisé « Aéroport d’Oujda-Angad ». « Votre chambre vous attend là, prenez vos affaires », me lâchait-on, sans doute plus par obéissance aux ordres là encore que par croyance dans l’efficacité de cette supercherie. On me promettait le droit de revenir au Maroc et celui d’obtenir mon avis d’expulsion auprès du consulat : deux autres mensonges, comme je l’ai appris par la suite. La presse reprit à l’envi le jour-même les éléments de langage de la wilaya de l’Oriental, selon lesquels j’aurais « réalisé sans autorisation un sondage d’opinion [sic] et tenté de réaliser un reportage photographique ».

Le journaliste en flagrant-délit de sondage d’opinion sans autorisation…

C’est donc ainsi que s’est terminée cette grande année passée au Maroc, comme une hyperbole caricaturale de l’extrême simplicité et ouverture d’un peuple, d’un côté, et de l’autre de la paranoïa d’un régime pour qui journalisme rime avec déstabilisation.

Mon reportage, je l’avais pourtant terminé, un peu plus tôt que prévu en plus, après que trois policiers en civil sont venus m’aborder dans un restaurant pour m’y inviter cordialement… Je n’étais donc plus qu’en vacances, mais prendre ce petit chemin dérobé en voiture pendant mes congés sous haute surveillance m’aura coûté cette retenue des débuts. Had chi li kayne. A moins que ce soit lié à d’autres enquêtes, allez savoir… La sanction officielle est rarement en lien avec le reproche réel.

Où est l’étranger ?

En retrouvant Casablanca, j’avais presqu’aussitôt mis mes pas dans ceux du lancement du site d’information Telquel.ma, mettant de côté mon errance autour de la Méditerranée. Ou la vivant autrement. Immergé dans l’actualité marocaine, on m’y confiait souvent des sujets de fond, tandis que, sauf quelques rares exceptions, de la presse française, pétrifiée dans son entre-soi fait de réseautage et de cooptation entre élites, assommée par ses difficultés économiques et engoncée dans sa superficialité, j’avais connu principalement de la mise en page et des corrections. C’est le Maroc qui m’avait permis de mettre un premier pied dans la presse, de 2006 à 2008 ; c’est encore le Maroc qui m’a permis de mettre le second. Je dois me rendre à l’évidence : je suis un journaliste marocain…

Absorbé par la tâche, je l’étais, assurément. Était-ce pour autant la seule raison qui a vu se tarir ma plume sur ReporMed ? Pas vraiment. En Algérie ou en Espagne, j’avais écrit sur des pays qui m’étaient étrangers… Au Maroc, de fait, toute posture mise à part, l’exotisme se refusait de plus en plus à mon regard. Dans les rues de l’enclave espagnole de Melilla, je redécouvrais le mode de vie espagnol avec étonnement, comme s’il m’était désormais moins familier que la vie marocaine. Mais en y arpentant les rues de quartiers marocains, où l’arabe se mêlait à l’amazih, je découvrais un sentiment étrange de familiarité, de retour à la maison, dans ce que les psys nomment la zone de confort, l’Espagne européenne prenant cette fois le rôle de l’Autre, cet Autre étrange et déconcertant, exotique et déstabilisant.

Comment écrire sur un pays tel un voyageur quand on commence justement à se l’approprier ? Je n’y ai pas trouvé de réponse avant cette expulsion. Lorsque le pouvoir, loin des distributions parfois hâtives de marocanité auxquels sont si enclins les Marocains envers un étranger qui essaie de faire siens les codes et références du pays, a décidé de me rappeler à ma qualité d’étranger.

Reste que dans ses tentations à dresser des barrières, à se fermer à l’autre, à présupposer l’hostilité, le pouvoir semble tellement éloigné de cet ADN marocain que j’idéalise peut-être hâtivement, mais qui, malgré tout, interpelle nécessairement le voyageur qui découvre le peuple marocain, surtout s’il vient de France, pays où parler à un inconnu se doit d’être dûment justifié sous peine de passer pour une intrusion.

L’après-2011

Alors quel regard porter sur cette grande année passée sur la terre du royaume chérifien autrement que celui de mes yeux de journaliste ? Avec l’issue que mon année marocaine a connu, les souvenirs qui me reviennent sont ceux de jugements et confidences de collègues tenus au gré des temps forts de notre travail.

Pour l’un d’eux, alors qu’on avait transpiré à grosses gouttes un vendredi soir au moment de la publication d’un article (un de ceux qui comportait le mot-clé torture), c’était certain : « il n’y a pas d’avenir dans le journalisme au Maroc ».

Pour un autre, le diagnostic était également sans appel. « Le printemps arabe ? Ici, ça a mis une chape de plomb ». Comme si les espoirs d’ouverture portés durant les années 2000 par la presse relativement indépendante avaient été sectionnés par une paire de ciseau composée de l’octroi royal d’une constitution timide et inappliquée d’un côté et de l’autre par l’arrivée aux responsabilités d’un gouvernement islamiste / partis de notables du régime, en guerre ouverte contre les ONG internationales et leur prétendu agenda étranger anti-marocain. Avec en toile de fond le sceptre du chaos libyen et syrien brandi bien haut par le pouvoir. Dissuasif en effet.

Dans ce contexte, les médias français, quand ils se penchent sur le Maroc, tombent souvent à côté. Quand Le Monde, dans le cadre de l’affaire Swissleak, a mis à jour que le roi avait détenu 7,9 millions d’euros sur un compte en banque HSBC en Suisse, la réaction semble-t-il la plus courante au Maroc était celle du lecteur offusqué que son roi détienne moins d’argent que celui de Jordanie…

Mais si les ONG et médias étrangers ont beau être dénoncés par les chiens de garde du pouvoir, ces derniers savent aussi se servir des journalistes étrangers et de leurs prismes pour leur propre agenda.

marochebdohomophobeSi les médias français étaient prompts à parler du Maroc quand le journal populiste-xénophobe Maroc hebdo titrait en une : « Faut-il les brûler les homosexuels ? », ils étaient moins disserts sur l’accord de coopération judiciaire France-Maroc, par lequel Paris a créé une exception marocaine dans l’application de sa loi de compétence universelle, relâchant considérablement la pression judiciaire française dans les affaires de torture notamment.

Et lorsque France 2 vient au Maroc interviewer le docteur Chraïbi, chantre de la lutte contre l’avortement clandestin (façon correcte de formuler le fait de militer pour le droit à l’avortement), les médias marocains lui ont déjà donné la parole des centaines de fois, dans l’indifférence générale teintée d’hostilité. Mais quand le média français présente à une heure de grande écoute le dur Maroc islamo-conservateur-archaïque, la machine politico-médiatique s’emballe, mais selon une feuille de match parfaitement maitrisée. On fait mine de démettre le médecin (1 point pour le camp conservateur) ; on laisse manifester les féministes, là coup de théâtre un homme politique islamiste se prononce pour le droit à l’avortement, grillant la politesse aux partis de gauche (1 point pour le camp progressiste), le régime organise des débats très officiels puis, coup de tonnerre, le roi demande une loi. 2-1, le camp progressiste fête (un peu vite) sa victoire, le camp conservateur rue dans les brancards mais en chuchotant parce que c’est le roi quand même… la loi arrive et ne s’applique qu’à 2 % des femmes concernées (égalisation à 2 partout). Le camp conservateur tient l’essentiel, le camp progressiste est lassé de se battre, il râle un peu mais il croit tenir une demi-victoire… 2 partout, match nul… et victoire de l’arbitre qui gagne le droit de brandir à l’étranger le carton vert d’un pays moderne grâce à une loi qui change tout sans rien changer.

La presse assiste bien souvent à ce jeu savant en témoin quasi-clandestin du dernier rang plus qu’en commentateur aux décryptages déterminants et éclairants pour le public. Ainsi va le Maroc ; je ne sais pas si le journalisme y a un avenir, mais je sais qu’il y a un sens, même s’il donne parfois l’impression de pousser le rocher de Sisyphe. Il me faut maintenant imaginer le jour heureux où j’y retournerai, incha

Wilaya al-amin (préfecture de police) de Casablanca