La route des Balkans est devenue un goulot d’étranglement pour des milliers de migrants et réfugiés. La Croatie récupère de nombreux expulsés, tandis que la Slovénie renforce sa frontière. En Serbie, les camps sont arrivés à saturation et la mairie de Belgrade déplace le millier de migrants qui campe dans son centre.

A Belgrade, les autorités saturent face aux migrants. L’épicentre de la crise migratoire en Europe centrale s’est fixé dans la capitale serbe, après la fermeture le 26 mars 2016 de la frontière serbo-hongroise. La Serbie est ainsi devenue le point de cristallisation de la crise des migrants et réfugiés, les parcs du centre de la capitale serbe ayant pris l’apparence d’immenses agoras remplies de migrants, qui dorment dans des campements sommaires derrière la gare ferroviaire ou dans des parkings couverts.

Peuplées constamment de Pakistanais et d’Afghans en majeure partie, au point que la place Lukie Tshielovitsha a acquis le surnom de « place des Afghans », ces places abritaient les cent pas de ceux qu’aucun centre de demandeurs d’asile n’a pu héberger, faute de place. D’après le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), c’est un millier de personnes, principalement des hommes seuls, qui se sont installés dans le centre ville de Belgrade.

Mais les autorités se sont lassées de la situation : le 25 octobre, la mairie de Belgrade a fait évacuer la hutte utilisée par les ONGs Info Park et Refugees Aid Serbia pour y organiser les distributions alimentaires, ainsi que le container d’aide médicale du HCR, afin de rendre les parcs aux Belgradois.

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Déjà durant l’été, la municipalité avait installé des filets orange vif pour empêcher l’accès aux pelouses, vite reconvertis en sèche-linge, donnant alors à la place une apparence de chantier surpeuplé.

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La « place des Afghans » en octobre dernier. Crédit : AntRugeon

Si la municipalité avait bien initialement fourni les barrières mobiles qui permettaient d’organiser la file de distribution des repas, la prolongation de la situation d’urgence au cœur de la ville a fini par la lasser.

Le gouvernement est venu appuyer la municipalité en publiant une lettre ouverte à la société civile demandant l’arrêt de toute forme de distribution d’aide. La plupart des ONG ont obtempéré, fragilisant encore davantage le sort de ce millier de migrants.

L’été 2015, durant lequel le Premier ministre serbe Aleksandar Vucic s’affichait aux côtés des migrants dans les camps pour affirmer la détermination des autorités à gérer avec dignité le sort des migrants, s’éloigne donc.

Alors que l’hiver approche, ces réfugiés et migrants sans solution d’hébergement deviennent inquiets, car « les conditions de vie pour les migrants sont rudes, particulièrement avec l’hiver qui arrive », s’alarme Petar Bojovic, de l’association Refugees Aid Serbia (RAS), impliquée quotidiennement dans les distributions alimentaires et non-alimentaires jusque-là. « Les conflits et tensions sur la place deviennent plus réguliers », témoigne Felix Thomson, salarié britannique de RAS.

Le 5 octobre, un mouvement de grévistes de la faim a émergé parmi certains migrants et réfugiés, et après quelques altercations avec ceux qui patientaient dans la file pour recevoir un repas, quelque 300 d’entre eux décide de partir à pied vers la frontière hongroise, en manifestant contre leurs conditions de vie.

La marche de protestation a tourné court, tant les conditions météorologiques étaient mauvaises, mais elle témoigne de la lassitude et de la tension parmi les « naufragés » du centre de Belgrade. La police a également arrêté à l’occasion de cette marche deux militants étrangers engagés dans la cause des migrants, les soupçonnant d’avoir fomenté ce mouvement, sans préciser leur nationalité ni leur organisation, avant de les libérer. Une source sur place nous indique que la rumeur s’était répandue d’une ouverture imminente de la frontière, dans la foulée du référendum hongrois organisé par le premier ministre hongrois Victor Orban sur la question de la répartition par quotas des migrants en Europe. Les rumeurs et désinformations circulent facilement dans les rangs des migrants et réfugiés, qui n’accèdent aux informations que de façon erratique, lorsque leur batterie de portable est rechargée.

Téléphones et smartphones de migrants rechargeant.

La distribution alimentaire est aussi le moment de recharger son téléphone pour rester en contact avec ses proches. Crédit : AntRugeon

Dans cette atmosphère électrique, alors que le froid gagne la Serbie, nombreux sont les réfugiés à quémander des chaussures, des pantalons, ou des manteaux, certains étant en sandales, parfois en short, ou avec un pantalon largement déchiré. Au centre Miksalište, à deux pas de la place, des bénévoles aident comme ils peuvent : aide médicale, distribution alimentaire pour les familles, espace jeunesse pour les divertissements, et distribution de vêtements en font le lieu couvert où l’on se retrouve en masse. En cette froide journée d’octobre, ce sont les chaussettes qui sont les plus demandées, mais le stock est vide. La mine déconfite, les déçus ressortent un à un du local à vêtements. « Les dons ne correspondent pas nécessairement aux besoins », explique Tijana Sijanic, volontaire pour l’association Info park, notamment parce que « les gens préfèrent donner pour les familles, donc on ne manque finalement pas trop de vêtements pour enfants, ou pour les femmes, en revanche c’est beaucoup plus compliqué de répondre aux besoins des hommes célibataires ».

Au nord du pays, dans la zone de transit frontalier de Kelebia, près de la ville serbe de Subotica, une grosse centaine de personnes, des familles principalement, campent dans des tentes de fortune bricolées avec des couvertures, dans l’espoir de traverser la frontière. Collés à la clôture barbelée érigée durant l’été par Budapest, leur vue s’étend sur la plaine hongroise, ou sur les containers en plastique bleu qui servent de centre de rétention pour ceux qui tentent de passer illégalement la frontière.

Face aux barbelés de la frontière hongroise, le campement de Kelebia.

Le campement de Kelebia, dans la zone de transit collée à la frontière hongroise. Crédit : AntRugeon

C’est le cas de Walid, Tunisien de 29 ans, qui a tenté dix fois de traverser la frontière. « Mais maintenant ils nous enferment pendant 28 jours là-dedans », explique-t-il en pointant du doigt ces containers, qu’on peut toucher de la main à travers la clôture. « En fait c’est mieux, on est au chaud, on peut se doucher, on est seulement 4 par cabine », énumère-t-il. Car les tentes de fortune de Kelebia ne protègent guère du froid : pour se réchauffer Walid et les autres « habitants » des lieux n’ont pour se réchauffer que le tison du feu qu’ils font ci et là entre les tentes. En vêtements d’été, ils subissent de plein fouet l’arrivée des fraîcheurs d’octobre. Pas de douche non plus, seul un robinet avec une arrivée d’eau froide permet de se faire une toilette de chat.

Robinet d'eau froide à Kelebia, près de Subotica, contre la frontière hongroise

L’unique point d’eau courante (froide) du campement de Kelebia. Crédit : AntRugeon

Des toilettes provisoires comme celles des festivals s’alignent en face de quelques tentes, mais elles sont depuis longtemps si sales que c’est derrière une couverture accrochée aux branches d’un arbre que l’on vient généralement se soulager, en évitant de marcher sur les excréments laissés par les autres.

Une cinquantaine d’enfants vivent là. Certains jouent au volley-ball sur un terrain dessiné sur le sol, entre les bennes à ordures et les toilettes provisoires. Maria Matkovic, outreach worker à l’UNICEF, y fait l’inventaire des besoins des enfants : vêtements, lait, nourriture pour bébé… « Il y a quelques jours il n’y avait là que 20 enfants, ça évolue très vite », explique-t-elle.

Si les conditions de vie à Kelebia sont aussi rudes, c’est qu’il ne s’agit pas d’un camp officiel. Établis là hors de tout cadre officiel, pensant être aux premières loges pour faire partie des 30 personnes autorisées quotidiennement par la Hongrie à passer la frontière, ces migrants et réfugiés occupent en fait la zone transitoire entre les deux pays, que Belgrade ne souhaite pas voir se transformer en camp en dur.

D’autant que les cinq centres d’accueil de demandeurs d’asile, déjà en surcapacité, « approchent de leurs limites », s’alarme Mirjana Ivanovic-Milenkovski, responsable de la communication pour le bureau belgradois du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR).

Avec 6 300 migrants et réfugiés présents sur son territoire, la Serbie est particulièrement exposée dans la gestion de la crise des migrants. Avec 1 863 d’entre eux hébergés dans les cinq différents centres de demandeurs d’asile, 3 137 dans différentes zones de transit gérées par l’État notamment au nord du pays et le millier restant dans les rues de Belgrade ou à la frontière hongroise (chiffres du HCR, de septembre 2016), l’État serbe est de fait mis à contribution pour la protection des frontières de l’Union européenne.

Au nord de Belgrade, en bordure du quartier périphérique de Krnjača, de l’autre côté du Danube, on trouve le plus important des cinq centres de demandeurs d’asile. D’une capacité de 350 personnes, ce camp, initialement construit pour les réfugiés serbes lors de la guerre de Yougoslavie, abrite désormais 1 200 demandeurs d’asile, des familles originaires de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan et du Pakistan principalement, expose Rade Ciric, directeur du camp. Un terrain de basket, une vingtaine de baraquements rudimentaires, principalement des dortoirs pour familles (8 lits) ou pour des hommes seuls (deux lits) entre lesquels le linge sèche sur des cordes tendues sont répartis sur un vaste terrain qu’une grande cantine anime en son centre. Une cinquantaine de personnes travaille au camp, explique Rade Ciric, qui souligne l’engagement de l’État serbe à « continuer d’héberger ces gens dans les camps, tout en espérant que la situation politique de leurs États d’origine change » et que « leurs besoins sont satisfaits ».

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Une allée du camp Krnjača, en périphérie de Belgrade. Crédit : AntRugeon

L’une des baraques abrite l’administration du camp et les bureaux d’aide médicale. La foule s’y presse, se disputant quelquefois : aujourd’hui, grâce à une donation du croissant rouge, on distribue des bons d’achat d’environ 7 €, valables dans les commerces « alentours », c’est-à-dire en ville, loin de la voie rapide en marge de laquelle le camp est construit.

File d'attente de demandeurs d'asile lors d'une distribution de bons d'achat

Distribution de bons d’achat aux demandeurs d’asile de Krnjca. Crédit : AntRugeon

« Le nombre de personnes arrivant en Serbie continue d’augmenter, on a beaucoup plus de gens que l’année dernière à la même date, environ 6 000, et l’hiver arrive », s’inquiète Nevena Rakic, psychologue de l’ONG Caritas travaillant dans le camp.

Des conditions de vie précaires auxquelles n’ont pas même droit plus d’un millier de personnes, faute de places. Et les autorités serbes ont stoppé le 9 octobre tout enregistrement de nouvel arrivant. Or d’après les chiffres du HCR, ce sont de 40 à 200 personnes par jour qui rentrent en Serbie, de Macédoine ou de Bulgarie, venant alimenter ces squats insalubres du centre-ville de Belgrade, ou ceux de la frontière serbo-hongroise, au nord, explique Mirjana Ivanovic-Milenkovski.

La Serbie en construit 11 autres, mais de moindre capacité, entre 50 et 100. Cette construction de nouveaux centres et la mise à niveau des camps existants se fait avec le concours de fonds d’agence de coopération internationales, européennes principalement (Danemark et Norvège notamment) mais aussi du Japon et du HCR.

« Il y a 750 personnes à Preševo [le camp d’enregistrement au sud, à la frontière macédonienne], il devient urgent de décongestionner tout cela », explique Mirjana Ivanovic-Milenkovski.

Car le territoire serbe fait figure de goulot d’étranglement sur le route des migrants et réfugiés. Étant hors de l’Union européenne, la Serbie retient tout ceux qui ne parviennent pas à accéder au territoire européen et ayant pris la route des Balkans. La frontière avec la Hongrie est infranchissable, tandis que la Croatie a renforcé sa frontière avec son voisin serbe.

Car la gestion européenne de la crise migratoire exploite abondamment un règlement du Parlement européen et du Conseil européen de juin 2013, dit « Règlement Dublin III », qui permet la réexpulsion du migrant vers le territoire du premier pays par lequel il est entré dans l’Union européenne. De nombreux migrants et réfugiés sont ainsi renvoyés qui en Croatie, qui en Bulgarie. Les frontières bulgares étant relativement poreuses, de nombreux migrants et réfugiés tentent de retourner vers l’Union européenne via la route des Balkans malgré sa quasi-fermeture. C’est le cas d’Amanullah Aluzai, jeune Afghan de 21 ans, qui a quitté son atelier de réparation de matériel informatique de Kaboul pour venir en Europe. Il a été expulsé d’Autriche vers la Bulgarie, où il avait donné son empreinte digitale. Un retour vécu comme en renvoi en enfer : « Si on tombe sur la mafia bulgare, ils nous prennent 5.000 dollars, extorqués à la famille ! C’est ça ou ils te tuent », raconte-t-il.

Les témoignages accablent également la police bulgare. Les photos de maltraitance policière circulent sur les téléphones de ces Afghans : certains montrent des photos de membres entaillés par la morsure d’un chien « lâché volontairement par la police », ou des entailles au couteau. Des documents difficiles à authentifier, mais qui expliquent la détestation unanime des policiers bulgares parmi les migrants et réfugiés de Belgrade. Hamidullah, Afghan de 25 ans, raconte pour sa part que les policiers lui ont donné « le choix entre donner mon empreinte ou être emprisonné à perpétuité, c’est ce qu’ils nous ont dit ! Alors j’ai donné mon empreinte… », se souvient-il, amer d’avoir ainsi « permis » sa réexpulsion depuis l’Autriche, où il était resté neuf mois, vers Bucarest. Mais de fait, les migrants et réfugiés n’ont guère le choix : s’ils refusent de donner leur empreinte digitale, ils ne peuvent faire de demande d’asile, et sont alors considérés directement comme des étrangers entrés en situation illégale sur le territoire, ce qui permet leur expulsion immédiate, explique Mirjana Ivanovic-Milenkovski au HCR.

Mais la Croatie n’est pas en reste. C’est sur la base du Règlement Dublin III que de nombreux migrants et réfugiés sont également envoyés en Croatie, après que leur identité a été associée à leurs empreintes digitales, que les autorités croates avaient relevées à leur passage. A Zagreb, la plupart d’entre eux se loge à l’hôtel Porrin, un hôtel désaffecté réquisitionné par les autorités en périphérie de la capitale croate. Là, parmi quelques 600 autres migrants et réfugiés, Walat Musa, un jeune plombier chauffagiste parti du kurdistan syrien avec son frère et ses deux sœurs, vit dans l’attente de son recours, après avoir été expulsé de Suisse avec ces dernières, tandis que frère Redur, mineur, est quant à lui resté en Suisse. « Nous avons un avocat qui fait le nécessaire, nous espérons être finalement réunis », résume-t-il.

Ces réexpulsions, depuis la Suisse, l’Autriche ou l’Allemagne, au terme d’un long périple, sont vécues douloureusement. Pour Randuz Charro, fière mère de famille élancée d’environ 50 ans, avoir été menottée en Suisse a été une expérience choquante : « C’est donc cela la démocratie européenne ? », se scandalise-t-elle. A côté d’elle, Kbitri, autre quinquagénaire kurde, a été expulsée de Suède en 2016 : « en 2015 les autorités de Suède étaient encore souples, mais en 2016 ils ont commencé leurs expulsions, j’en ai été victime… ». Dalia Ali, jeune femme originaire de Syrie, a été expulsée de Norvège après avoir quitté son mari violent, qui a gardé son passeport…

De fait, en Croatie comme en Serbie, à part payer un passeur ou tenter l’aventure bien aléatoire par les petits chemins pour rallier l’Italie ou l’Autriche, les « naufragés du règlement Dublin III » n’ont parfois d’autre solution que de se résoudre à s’installer et s’intégrer sur place. A Zagreb, l’association Are you Syrious ? tente d’assister ceux qui ont obtenu l’asile en Croatie, une infime minorité de l’ensemble de ceux qui passent par le territoire, en fournissant de l’aide médicale, en les accompagnant dans leur recherche de travail, d’un appartement, ou en épaulant les enfants scolarisés à l’aide d’un grand-frère tuteur.

En Serbie, dans le camp de Krnjača, au nord de Belgrade,  Ali K., irakien de 19 ans, sort chaque jour prendre des cours de serbe, et espère trouver un travail grâce à ses compétences en informatique. La perspective de rejoindre un jour la France ne reste cependant son horizon. Son séjour serbe reste une étape.

Ali a fui Bagdad, en Irak, et a obtenu l'asile en Serbie. Il espère rallier finalement la France. Crédit : AntRugeon

Ali a fui Bagdad, en Irak, et a obtenu l’asile en Serbie. Il espère rallier finalement la France. Crédit : AntRugeon

Autant de trajectoires qui rappellent que la Croatie, côté européen, et la Serbie, hors UE, sont de fait utilisées par plusieurs pays européens comme d’une grande zone de rétention pour les migrants et réfugiés pour lesquels l’Union européenne, faute de véritable politique européenne de gestion de ces flux migratoires.

Mais les perspectives économiques ténues de ces pays poussent l’énorme majorité de ces migrants vers les passeurs. « Les arrivées enregistrées en Allemagne n’ont pas baissé, malgré la fermeture des frontières », plaide Magda Sindicic, de Are you Syrious ?.

D’ailleurs, la Slovénie a décidé le 21 octobre de renforcer sa frontière avec la Croatie, prenant une décision envisagée de longue date, notamment pour anticiper le risque de voir l’Autriche renforcer sa frontière avec son voisin slovène.

L’impasse migratoire des Balkans, faute d’être réellement résolue, menace de bousculer la liberté de circulation même au sein de l’Union européenne.